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La plus belle technologie du monde

Nelson Dumais - collaboration spéciale - Journal de Montréal
31/12/2003 06h57 

Une vie d’honneur et finir dépendant d’un bête câble ! Quelle misère ! La sournoiserie d’une avarie survenue quelque part entre ma maison et un poteau de Bell me fait réaliser à quel point l’infrastructure téléphonique, ce raboudinage vital de bouts de fils et de brins de lumière, est incroyablement fragile. Un bris se produit et vous êtes foutu ! Ou presque.

Avec le gel, le dégel, l’eau, la neige et le vent, mon téléphone a cessé de fonctionner la veille de Noël. Et puisque chez Bell le service n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’il était avant qu’y sévisse Jean Monty pour cause de déréglementation et de rentabilité, j’attends toujours que l’on vienne me rebrancher à la planète. Il va falloir de la grosse machinerie, me dit-on au 611 ! Ainsi, pour vous transmettre cet article, je devrai aller téter ma voisine en la complimentant sur la splendeur de son modem câble Vidéotron…

Faut en être privé pour l’admirer

Étrangement, ma famille et moi avons survécu à cet isolement. Nous en avons profité pour nous épivarder dans la neige, visiter des parents, nous mitonner de pures délices, avancer quelques projets de bricolage, faire de la musique, bref, pour nous adonner à une vie normale. Croyez-moi, si le service de réparation de Bell avait été efficace, nous n’aurions sûrement pas passé de si heureuses fêtes. Merci, Bell !

Le fait d’en être privé force cependant à réfléchir sur la téléphonie, une des plus belles technos du monde. Elle est simple, robuste et rétrocompatible. Par exemple, j’ai chez moi une mini collection de téléphones d’autrefois qui sont tous branchés au réseau de Bell.

Si je vous réponds de mon bureau, je me sers d’un Vista 350, une Cadillac avec tous les gadgets numériques imaginables. Par contre, si je le fais de la cuisine, j’utilise une merveille en bois verni qui remonte aux années 1920. Je décroche du corridor ? J’empoigne alors un appareil à manche et à cornet comme dans les films d’Elliot Ness. J’ai même été abonné à un système qui acheminait gratos toutes mes conversations interurbaines avec ma blonde grâce à un routeur Internet spécialisé, un plaisir que je consommais parfois à partir d’un téléphone antique. Pas croyable !

Et si vous me téléphonez, vous ne constaterez pas trop de perte dans la qualité du son. De plus, aucun élément de mon improbable réseau ne cessera de travailler parce qu’il ne peut tolérer tel autre bidule-gugusse-machin, incluant celui dont la technologie de fabrication s’avérera différente. C’est cela, une techno rétrocompatible.

Cent ans de techno en harmonie opérationnelle Pendant cent ans, les téléphones, quel qu’en soit le modèle, n’ont servi qu’à acheminer des jasettes ; tout le réseau a été bâti et entretenu en ce sens. Quand, dans les années 1980, le numérique s’est mis à proliférer et qu’est survenue la déréglementation dans les télécoms, les compagnies de téléphone n’ont finalement eu d’autre choix que d’imaginer des façons pour conserver et utiliser leur infrastructure séculaire. La remplacer complètement par du numérique, comme ils croyaient d’abord pouvoir le faire, aurait impliqué des investissements impossibles à rentabiliser dans un contexte de concurrence.

C’est ce qui explique que sur ma ligne maison, cent ans de technologie opérationnelle cohabitent harmonieusement sur les mêmes bouts de fils en cuivre. Je vous parle, à un extrême, d’un magnifique téléphone à palette fabriqué en 1904 et, à un autre, d’un modem haute vitesse LNPA né dans une usine coréenne en 2001.

Essayez maintenant d’imaginer un tel bonheur avec nos ordis d’aujourd’hui. Essayez de mettre en réseau un Altair CP/M de 1979, un IBM PC de 1983, un Amiga de 1988, un PowerMac de 1996 et un P4 de 2003. Vous vous arracherez les cheveux et si, par une prouesse digne d’une chronique en ce quotidien, vous y arrivez, vous ne trouverez pas grand-chose d’utile à faire avec votre bricolage.

Ou encore, essayez de faire tourner un logiciel que vous avez payé 500 $ entre 1980 et 1996 sous MacOS X ou Win XP.

Il n’est pas toujours possible de le faire, même en triturant le système d’exploitation, même en lançant un émulateur. Et si vous appelez le fabricant (en imaginant qu’il est encore en affaires), il vous dira qu’aucune mise à jour n’existe pour un si vieux produit et que vous devez vous procurer la nouvelle version qui, elle, se détaille 699,95 $, mon pauvre monsieur !

Voilà pourquoi j’aime la téléphonie, une industrie où le meilleur est à venir. Bonne année 2004 !






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