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Programmer un logiciel peut mener à la prison

Canoë 
20/07/2001 17h36 

C’est ce qui est arrivé à Dmitri Sklyarov, un jeune informaticien de Moscou à l’emploi de la compagnie russe ElcomSoft. Après avoir présenté, à la conférence Def Con de juillet 2001, à Las Vegas, un façon de convertir les livres électroniques en format PDF ou les copier, il est arrêté par le FBI. Adobe Systems, un des joueurs majeurs dans la production de livres électroniques, s’était plaint d’une violation du droit d’auteur.

Étudiant au doctorat, dont la thèse porte sur les failles de sécurité des livres électroniques, Dmitri Sklyarov fait une présentation technique le 15 juillet dernier, au rendez-vous de pirates, de bidouilleurs informatiques et d’experts en sécurité Def Con, un rassemblement annuel. Il passe en détail les failles de sécurité des formats PDF et des livres électroniques d’Adobe et présente un logiciel, l’Advanced eBook Processor. La compagnie pour laquelle M. Sklyarov travaille, ElcomSoft, de Moscou, est spécialisée, entre autres, dans le recouvrement de mots de passe pour des logiciels opérant notamment sous Windows.

Depuis le lancement de l’Advanced eBook Processor, Adobe tente de faire cesser la distribution du logiciel. On prétend que cela nuit aux ventes. Pouvant maintenant mettre la main sur un informaticien qu'elle tentait de museler commercialement depuis quelques semaines, Adobe dépose une plainte, en vertu du Digital Millenium Copyright Act (DMCA), arguant que le logiciel de Sklyarov est illégal en ce sens qu’il permet de reproduire et de percer le cryptage de sécurité de plusieurs des produits du géant du logiciel.

La réplique numérique n’a pas tardé: plusieurs sites ont vu le jour depuis le 18 juillet, deux jours après l’arrestation de Sklyarov. Boycott Adobe a vite fait son apparition suivi, dit-on, d’un «Boycott Adobe Store».

Selon Robin Gross, avocate pour l’Electronic Frontier Foundation, cela pourrait créer un dangereux précédent : «Adobe a pris le DMCA au pied de la lettre. C’est un signal pour tous les programmeurs qu’il y a d’énormes risques à développer des logiciels qui pourraient déplaire.» Par ailleurs, cela voudrait dire que quiconque «développe un logiciel illégal aux yeux d’un manufacturier peut être tenu responsable des actes illégaux faits avec ce logiciel. Et puis, Dmitri a été arrêté à Las Vegas le 16 juillet, sans possibilités de remise en liberté sous caution» s’indigne l’avocate.

Robin Gross ajoute que «c’est le premier cas de cette espèce à être amené devant la justice. Si le DMCA peut être utilisé pour emprisonner des programmeurs et des développeurs, les implications seront désastreuses. Chacun devra par la suite faire attention à ce qu’il code dans un programme… L’enfer. D’où la mobilisation.» Des manifestation auront en effet lieu le 23 juillet à San Jose, Boston, Denver, Seattle, Portland, Reno et Moscou.

Des appels au boycott sont de plus lancés de part et d’autres. Le Net, formidable outil de mobilisation, ne reste donc pas inactif. Un vaste campagne appelant au boycott a été lancée contre Adobe qui, pour protéger son brevet, n’hésite pas à se lancer dans une cauchemardesque entreprise de relations publiques. Planet eBook, qui a révélé l’histoire, fait la mise à jour de la saga sur son site. Il y a aussi Free Dmitry Sklyarov, une liste de discussion, Yahoo a un forum où les échanges sont virulents, de même que sur ZDNet, pour ne nommer que ceux-là.

Bref, la soupape a sauté dans le monde de la toile. «Beaucoup de gens en avaient contre le DMCA, une loi qui restreindra au plus haut point la liberté à laquelle nous sommes habitués» souligne l’avocate de la Fondation. «Cette cause fera jurisprudence, il est donc important de réagir, et vite.»

Le DMCA, pris dans le sens qu’Adobe veut lui faire endosser, pourrait aller jusqu’à signifier la mort de toute initiative de programmation privée, puisque cela empêcherait «les gens d’avoir la liberté de créer des logiciels sans avoir à penser, toujours, aux implications éventuelles d’une application, sous peine d'en subir de lourdes conséquences –Sklyarov fait face à cinq ans d’emprisonnement et un demi-million dollars d’amende. Si la loi est poussée aussi loin, nous allons au devant de sérieux problèmes» soutient encore Robin Gross.

Par ailleurs, l’utilisation du DMCA pourrait signifier que même «les développements du logiciel libre sont à risque», puisque la formule du logiciel propriétaire est poussée à l’extrême. «Quiconque développe une application à code source ouvert pour utiliser un logiciel propriétaire serait donc susceptible de devenir un criminel aux États-Unis si cette cause va de l’avant» ajoute encore Mme Gross.

Au moment d’aller en ligne, Adobe n’avait toujours pas retourné nos appels. Mais la position exprimée récemment à Planet eBook sur cette question est claire: c’est une violation du droit d’auteur, puisque ElcomSoft permet de contourner la sécurité d’un livre électronique. Mais ElcomSoft rétorque que de toutes façons, la sécurité proposée par Adobe est nulle.

Et pendant ce temps, les journalistes pigistes se battent depuis nombre d’années pour voir leur droit d’auteur reconnus lors de reproduction sur support numérique. «C’est bien vrai que les éditeurs ont gain de cause plus rapidement» glousse, un peu amèrement quand même, Robin Gross.

Jean-François Parent








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