(AFP) Mario Vargas Llosa, un des grands de la littérature contemporaine, fait un cauchemar: celui d'un «monde cybernétique» prospère où la lecture ne serait pratiquée que par une «minorité anachronique».
«Barbare, privé de sensibilité, brutal dans la parole, ignorant et animal, incapable de passion et d'érotisme, le monde sans littérature de ce cauchemar (...) aurait comme traits principaux le conformisme et la soumission universelle à l'establishment (...) Les instincts de base guideraient les routines quotidiennes, sans place pour l'esprit», a déclaré l'écrivain péruvien ce week-end à Washington.
Il a dressé ce plaidoyer pour la «vraie littérature», menacée surtout chez les jeunes par la spécialisation des savoirs et l'explosion des techniques, en inaugurant une nouvelle chaire de culture ibéro-américaine à l'université de Georgetown, dans la capitale américaine.
S'inspirant de Don Quichotte, il s'est opposé à un géant. Bill Gates, patron du groupe informatique Microsoft. Certes Mario Vargas Llosa trouve Internet très utile et il félicite M. Gates d'avoir garanti le maintien d'une lettre unique à l'espagnol (le "tilde") sur les claviers d'ordinateurs.
Mais il déclare avoir voulu «huer» Bill Gates quand ce dernier a fait part de son but, remplacer papier et livres par l'écran.
«Je n'irais jamais lire sur l'écran un essai d'Octavio Paz. Je suis convaincu, sans pouvoir le prouver, qu'avec la disparition du livre, la littérature recevrait un coup sans doute mortel», dit-il dans son texte en anglais Literature and Life.
Auteur, comme son aîné le Colombien Gabriel Garcia Marquez, de romans foisonnants, de nombreux essais et pièces de théâtre en espagnol - dont La ville et les chiens, Conversation à la cathédrale ou Tante Julie et le scribouillard, et La guerre de la fin du monde -, Vargas Llosa est traduit en vingt langues.
À 65 ans, il partage sa vie entre Londres et Madrid. Et, depuis la chute de la «dictature» de Alberto Fujimori, contre lequel il fut candidat malheureux à l'élection présidentielle de 1990, il retourne également au Pérou.
Le romancier déplore que la télévision néglige la littérature - à l'exception, selon lui, des émissions de Bernard Pivot en France.
Dans une interview à l'AFP, il dit constater, «lucide», un phénomène «décourageant»: il y a certes plus de livres imprimés, «il y a beaucoup de gens qui lisent, mais le public littéraire tend à diminuer».
Les États-Unis, où il viendra régulièrement enseigner à partir de l'automne, n'ont pas les mêmes traditions culturelles que les sociétés européennes: «Ce ne sont pas la France, où la littérature a été jusqu'à récemment au centre de la vie: même si on ne lisait pas, c'était un élément de l'éducation, du partage social», affirme Vargas Llosa.
Vargas Llosa regrette aux États-Unis, malgré une littérature très riche (Melville, Faulkner etc), «la tendance à littérature de divertissement (entertainement), de manufacture de best-sellers, plus que de création».
Or, dit-il, même si elle ne fait qu'oublier qu'un moment l'insatisfaction existentielle, si elle fait toucher du doigt les tendances destructrices de l'homme, la création littéraire est un «instrument de connaissance unique».
«La littérature nous fait connaître les aspects de la condition humaine qu'on ne peut atteindre par les sciences et la technique». La compagnie de Tolstoï, Shakespeare, Flaubert ou Cervantes «enrichit non seulement le lecteur, mais la relation humaine», ajoute-t-il.
© 2001 AFP