«Quelle éducation nous réservent les nouvelles technologies?» C'est la question que se sont posée (et qui devait diviser) deux universitaires reconnus pour leurs positions sur les NTIC. Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS, et Hervé Fischer, titulaire de la chaire Daniel Langlois de technologies numériques de l'université Concordia.
Bien que leurs positions face aux nouvelles technologies soient souvent reconnues comme antagonistes, le débat d'hier a démontré qu'une fois le vernis de la polémique éliminé, les deux hommes affichent une conception somme toute similaire de la place des nouvelles technologies dans l'éducation. Les nouvelles technologies, et notamment Internet, sont des outils qui facilitent le rapprochement mais pas une panacée qui communique, éduque ou pense à la place des humains.
Évidemment, M. Wolton, souvent reconnu comme ayant une conception anti-technique de la communication, s'est fait un point d'honneur d'adopter sa position préférée du réactionnaire hérétique qui doit se battre contre vents et marées pour démontrer que l'Internet ne pense pas tout seul et n'est pas la cure à tous les mots. Il faut cependant regarder un peu plus loin dans le discours de Wolton pour réaliser que le penseur laisse aux NTIC toute la place qui leur revient comme outil favorisant la transmission des informations et des connaissances (qu'il ne faut pas confondre, répète-t-il).
«Évidemment, la culture numérique dans laquelle baignent nos jeunes stimule leur imaginaire, explique M. Wolton. Cependant, cette même culture fait abstraction des notions de patience, de lenteur, de durée et de répétition qui sont nécessaires à l'éducation. Je me demande comment nous parviendront à rapprocher ces deux réalités.»
M. Wolton félicite d'ailleurs les enseignants qui implantent des activités pédagogiques carburant aux nouveaux médias dans leurs classes, mais il déplore que les pouvoirs en place ne valorisent pas ces expériences et ainsi ne tentent pas d'en tirer des conclusions vérifiées.
«Nous devons utiliser, examiner et évaluer l'utilisation qui se fait des nouvelles technologies avant de les célébrer comme révolutions incontournables, explique-t-il. Actuellement, les techniques sont acceptées de facto comme étant révolutionnaires et immanquablement essentielles sans même que l'efficacité en ait été prouvée. Il faut cesser d'acheter des bécanes pour acheter des bécanes seulement parce que les industriels nous disent qu'elles rendront tout plus simple. Oui aux bécanes mais pas avant que l'on sache ce que les bécanes permettront de faire et surtout jamais sans que ne soit fait un investissement équivalent dans la formation des maîtres et dans l'évaluation des idées qu'ont ces maîtres. C'est ainsi que nous saurons comment permettre aux jeunes de raccrocher les informations qu'ils recueillent dans leur petit mètre carré d'espace multimédia à l'immensité du monde réel.»
Il ajoute qu'en donnant à tous l'accès à l'information brute, Internet en viendra à justifier le métier de professeur, comme ce sera le cas du journaliste dans le domaine de l'information ou du médecin dans celui de la santé. «L'information est plus facilement accessible mais au-delà de l'accès, il faut les connaissances pour traiter cette information et c'est là que les artisans comme les profs, les journalistes où les médecins justifieront leur rôle, dit M. Wolton».
Des conclusions avec lesquelles Hervé Fischer est tout à fait d'accord. «Il est évidemment important de penser la science, de penser la technologie avant de l'utiliser, ajoute-t-il. Il ne faut cependant pas discréditer la machine tout de go. L'homme a peut être perdu certaines batailles contre la machine depuis le début du combat en 1830 mais il en a gagné beaucoup. Je crois fermement que l'humain peut maîtriser et s'approprier l'outil multimédia de la même façon qu'il s'est approprié le livre.»
Selon M.Fischer, le plus important est de garder un esprit critique face aux deux positions qui s'opposent. Non, l'ordinateur et Internet ne permettront pas aux jeunes de se transformer en petits génies autodidactes mais il permettra quand même de favoriser de nombreux aspects de l'éducation.
Un membre de l'audience a d'ailleurs embrassé cette perception en témoignant que la formation théorique et magistrale, c'est bien beau, mais qu'avant tout, ce que veulent les jeunes ce sont des emplois et donc les habiletés techniques qui permettent d'obtenir ces emplois. Dans bien des cas (l'intervenant donnait l'exemple des cours de pilotage par simulateur informatisé), la technologie facilite justement l'apprentissage par la répétition que prône M. Wolton.
Dominic Fugère