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L'utopie du bureau sans papier

Canoë 
30/01/2001 17h27 

Dans les années 80 et 90, plusieurs annonçaient la mort du papier, qui plierait sous l'assaut des technologies numériques. Or la consommation de papier bat des records. Qu'est-ce qui s'est passé dans la «société de l'information»?

Selon l'Association canadienne des pâtes et papiers (ACPP), il s'est fabriqué un record de 31,5 millions de tonnes de papier au Canada en 2000. Le courriel, le commerce électronique, la photographie numérique et les quelque 200 millions d'imprimantes vendues à des particuliers depuis 1998 ont accru la demande pour le papier.

Dans le cadre de la «Semaine du papier 2001» de l'ACPP, qui se tient à Montréal jusqu'au 1er février, Derrick de Kerckhove, directeur du Programme McLuhan en Culture et Technologie de l'Université de Toronto, a vanté ce matin les vertus du livre et de l'imprimé. À l'opposé, le spécialiste du cybercommerce Jean Lanoix entrevoit, d'ici une vingtaine d'années, le déclin des imprimeurs et des éditeurs traditionnels.

Fidèle à la pensée de Marshall McLuhan (ce théoricien torontois des médias qui avait lancé, dans les années 1960, le fameux «le médium est le message»), Derrick de Kerckhove considère le papier comme un mode de vie, une culture. Les 0 et 1 du langage binaire ne peuvent tuer l'imprimé, croit-il, car la majorité de l'information est encore couchée sur papier pour des raisons civilisationnelles. Les Japonais vont même jusqu'à vénérer le papier.

Dans un monde où l'information est trop souvent évanescente (qui se souvient du téléjournal d'hier?), le papier fixe la pensée et constitue la mémoire du monde, a rappelé Derrick de Kerckhove. «Il n'y a pas d'autre support, la pierre et la sculpture mises à part, où les mots sont immobiles. Si les mots sont fixes, l'esprit est libre», disait-il ce matin devant un auditoire d'industriels du papier.

Le docte universitaire s'est défendu d'être réfractaire aux nouvelles technologies. Adepte d'Internet, se disant fasciné par l'«intelligence collective» du moteur de recherche Google, Derrick de Kerckhove reste néanmoins convaincu que la technologie la plus éprouvée demeure le papier. Rien ne vaut sa lumière réfléchie (et non émise par un écran d'ordinateur), son texte stable et plus lisible, sa maniabilité (essayez de lire sur votre ordinateur portable en prenant votre bain...), la meilleure compréhension et la rétention accrue du message imprimé, affirmait-il.

M. de Kerckhove a conclu sa conférence par un plaidoyer en faveur du livre imprimé. «Lorsque vous êtes devant la télévision ou un ordinateur, vous ne regardez pas l'écran, c'est lui qui vous regarde!», illustrait-il. Et le Net collecte des informations sur les internautes, conserve une trace de leur passage, ce qui rend l'utilisateur passif malgré l'interactivité. Au contraire, le livre est lu, manipulé, décodé par l'utilisateur, qui en conserve le plein contrôle et préserve son intimité. Le livre favorise l'autonomie intellectuelle et «c'est pourquoi il faut éduquer les enfants sur le papier», clamait Derrick de Kerckhove.

Moins de paperasse

Plus business dans son approche, Jean Lanoix, directeur, Stratégies interactives du Centre de compétence mondial en commerce électronique (Groupe conseil DMR), a pris le relais de Derrick de Kerckhove en décrivant un phénomène nouveau: le bureau avec moins de papier (less paper), contrairement au bureau sans papier (paperless), qui est encore une utopie.

Le bureau économe en papier est désormais réalité grâce à Internet, a exposé M. Lanoix. Les entreprises ayant apprivoisé le réseau des réseaux s'en servent pour réduire la paperasse et revoir leurs processus d'affaires. Par exemple, la Banque de développement du Canada a refait tous ses formulaires destinés à ses clients, les petites et moyennes entreprises. «Ce qui prenait plus d'une heure à remplir prend 15 minutes sur le Web», soutenait M. Lanoix.

Un organisme est allé encore plus loin: le Workers' Compensation Board of Nova Scotia (la commission de la santé et de la sécurité au travail de cette province canadienne) fonctionne sans papier, a expliqué Jean Lanoix. Tout se fait en ligne: dépôt d'une plainte, décision de l'organisme, procédure d'appel, information pour les employeurs, etc.

Au fait de l'utilisation d'Internet tant dans le secteur privé que public, Jean Lanoix affirme que le gouvernement fédéral, qui souhaite dispenser tous ses services sur le Net d'ici 2004, ratera largement sa cible: «Il faudra encore une décennie ou deux avant d'y arriver. Les gens font la même chose depuis des décennies, on ne peut pas leur demander d'abandonner leurs habitudes», a-t-il confié à son auditoire.

En effet, le principal frein au bureau moins glouton en papier demeure la résistance au changement, la difficile intégration de documentation ou de bases de données parfois vieilles de plusieurs dizaines d'années, de même que le manque de communications entre les départements de marketing et ceux des nouvelles technologies, relatait Jean Lanoix.

Le conférencier s'est finalement attardé sur le e-book, le fameux livre électronique, qui «n'existe pas encore», a-t-il concédé d'emblée. Mais il croit que d'ici 2020, la popularité des livres et des médias distribués sur ordinateur portable pourrait sérieusement ébranler l'industrie de l'édition, et par ricochet celle des pâtes et papiers.

Une prédiction qui n'a pas semblé impressionner l'auditoire. Le troisième conférencier invité de la matinée, Mark Updegrove, président pour le Canada du magazine Time (édité par le nouveau géant d'Internet AOL Time Warner), a d'ailleurs été sans équivoque: l'industrie du livre et du magazine se porte bien, l'accès à Internet semble atteindre un plateau au Canada et aux États-Unis, cybermédias et cybercommerces sont plongés en pleine crise économique. En somme, «les rumeurs sur la mort de l'imprimé sont grandement exagérées», selon Mark Updegrove.

Jean-Sébastien Marsan

 Le texte intégral des allocutions sera bientôt disponible dans le site de l'Association canadienne des pâtes et papiers








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