Une croyance populaire veut que la pornographie sur le Net soit un commerce très rentable. Logiquement, un empire comme Playboy devrait récolter la manne. Erreur.
Playboy Enterprises Inc. a annoncé aujourd'hui une réduction de plus de 50% de ses investissements sur le Net, qui ne procurent pas encore de bénéfices. «Nous nous attendons à ce que nos investissements dans les activités en ligne passent de 27 millions$ prévus cette année à environ 12 millions$ l'an prochain, et nous tablons sur des bénéfices dans ce domaine [Internet] en 2002», a déclaré la P.D.G. de Playboy, Christie Hefner (voir le communiqué).
La compagnie basée à Chicago précise que le cybercommerce et les sites d'abonnements en ligne, rentables, devraient connaître une croissance «solide» en 2001. Playboy Enterprises Inc. prévoit ajouter trois sources de revenus à son chiffre d'affaires actuel sur Internet: les jeux en ligne, les sites internationaux, et un site spécialisé disponible uniquement sur abonnement.
Le conseil d'administration de Playboy est optimiste, tablant sur une augmentation de moins de 10% des dépenses liées aux activités en ligne en 2001, ce qui réduirait les investissements nécessaires à leur développement.
Ce coup de barre vise à rétablir l'équilibre budgétaire du groupe de communications, qui a annoncé une perte de 6,5 millions$ au troisième trimestre 2000 et a renoncé à inscrire son site Web en Bourse. La compagnie, fondée en 1953, est aujourd'hui d'envergure internationale: outre le célèbre magazine porno soft, Playboy possède aussi deux chaînes de télévision, un distributeur de cassettes vidéos et de DVD, et vend des licences pour la fabrication de produits dérivés.
Le chaud lapin de l'édition pour adultes ne traverse pas seulement une mauvaise passe financière. «La rentabilité de la pornographie sur Internet est un mythe», affirme Gilbert Grou, éditeur du mensuel Québec érotique. Une publication qui a d'ailleurs renoncé à transformer son site Web en activité lucrative.
«Je ne suis pas surpris d'apprendre que Playboy réduit ses dépenses, affirme M. Grou. La démarche Internet pour les gens d'édition, et pas seulement dans le domaine du sexe, n'est pas aussi fructueuse qu'on l'a cru.» Le magazine québécois permet à ses visiteurs de s'abonner en ligne (un service couramment offert par les magazines en général) et fait ses frais, selon M. Grou. Rien d'étonnant, car la vitrine Web promotionnelle de Québec Érotique est peu complexe.
L'éditeur de Québec Érotique remarque que «les gens ne sont pas prêts à payer en ligne pour des services sexuels parce qu'il y a beaucoup de choses gratuites»: sites personnels regorgeant de photographies ou de vidéos (parfois volées dans des sites commerciaux), sites de magazines et de boutiques traditionnels, systèmes plus ou moins structurés d'échange de fichiers, etc. Il existe même des moteurs de recherche spécialisés (Sextracker, entre autres).
M. Grou note aussi que les internautes se contentent de contenus gratuits de moins bonne qualité, notamment de photos amateurs beaucoup moins léchées que celles de Playboy.
Difficile de cerner l'ampleur de l'industrie de la pornographie en ligne, artisans et professionnels préférant les activités souterraines à la légitimité des organisations ayant pignon sur rue; à cet égard, les statistiques disponibles sur le commerce du sexe varient trop pour être pertinentes.
L'essentiel réside plutôt dans l'accessibilité des contenus. Au moment d'écrire ces lignes, le moteur de recherche AltaVista dénombrait, avec les mots clé «sex» et «porno», respectivement plus de dix millions et un peu plus de 1,3 million de résultats de recherche (généralement explicites). Une accessibilité à la pornographie sans précédent; il y a encore dix ans, les amateurs devaient se procurer ce matériel dans des commerces spécialisés ou sous le manteau.
Et avec «sex», le site de Playboy apparaît en tête de liste des résultats de recherche d'AltaVista! S'ils ne gagnent pas d'argent avec cette visibilité…
Jean-Sébastien Marsan
Le communiqué de Playboy
Un site anti-Playboy
Un cours sur la cybersexualité offert à l'Université Stanford