Pour de nombreux observateurs, le MP3 ne menace pas l'industrie du disque, car le format numérique sert des artistes ignorés par les bonzes de l'enregistrement musical. L'actualité leur donne raison.
Au courant du mois d'octobre, le groupe rock Radiohead a réussi à placer son dernier disque, le complexe et cérébral Kid A, au sommet du Billboard 200, palmarès de référence aux États-Unis (au moment d'écrire ces lignes, Kid A se maintenait en 14e position). Contre toute attente, Radiohead a réussi l'impossible: vendre plus de 200 000 exemplaires sans l'habituel bulldozer promotionnel du hit à la radio-commerciale et du vidéo-clip à la télé.
La stratégie du groupe? Quelques semaines avant le lancement officiel du CD, Radiohead a offert des extraits audio à plus d'un millier de sites Web, dont le célèbre Amazon.com. La formation a aussi expérimenté la promotion via le logiciel d'échange de fichiers musicaux Aimster, rapportions-nous en septembre dernier.
Pour le site spécialisé dans la veille marketing Iconocast, qui s'est penché sur le cas Radiohead, «l'industrie musicale est en train de réaliser qu'Internet est un marché viable et en expansion, pas seulement un outil de piraterie.»
Sans Internet et notamment le format MP3, Radiohead aurait-il pu populariser son dernier enregistrement à ce point? Il est permis d'en douter. Le bouche à oreille et les longues tournées dans tous les tripots de province peuvent faire connaître un artiste, mais dans le domaine du rock et de la musique pop, les médias demeurent un relais incontournable.
Internet permet aux artistes de se libérer de l'emprise des cinq conglomérats mondiaux de l'industrie du disque (BMG, EMI, Universal, Sony Music, Time Warner) et d'enfin trouver leur public. L'argument n'est pas nouveau, mais il ne semble pas avoir pénétré les couches profondes du corporatisme musical.
Dans un essai récemment paru, Enquête sur la génération MP3, l'écrivain et journaliste français Daniel Ichbiah (auteur d'une quinzaine d'ouvrages sur Internet, les jeux vidéo et la cyberculture) résume bien les enjeux pour l'industrie du disque. Un texte assez percutant pour qu'on s'y attarde, d'autant plus que le premier chapitre est disponible sur le site Web de l'auteur.
Une industrie conservatrice
En janvier 2000, en France, «Qui trouvait-on en tête des ventes d'album?», s'est demandé Daniel Ichbiah. «Bruel, Hallyday, Alain Souchon, George Michael, Francis Cabrel, Phil Collins, Sting...», a constaté l'auteur. «La plupart étaient des artistes présents sur le marché depuis une quinzaine d'années ou plus. Mon oeil cherchait désespérément les nouveaux venus et je ne pouvais en trouver qu'à dose homéopathique […] Force était de reconnaître ce que les faits des charts attestaient: faute de faire éclore suffisamment de nouveaux talents, les majors recyclaient inlassablement les stars établies.»
«J'avais alors repensé à un fait qui cinq ans plus tôt m'avait troublé, poursuit Daniel Ichbiah. Une revue musicale pour professionnels y indiquait qu'en 1995, la meilleure vente de disques avait été réalisée par... les Beatles. J'ai toujours adoré ce groupe et en soi, le fait apparaissait remarquable. Mais tout de même, John, Paul, Georges et Ringo s'étaient séparés 25 ans plus tôt!...»
Et Daniel Ichbiah de dénoncer la manie, depuis une décennie, du recyclage de vieux enregistrements, la multiplication d'inédits, d'anthologies, les énièmes compilations de grands succès de Jimi Hendrix, de Bob Dylan, des Beach Boys… sans s'intéresser à la musique d'aujourd'hui. «Ce qui ressort, c'est que l'industrie de la musique a vécu une décennie dorée, faite en partie d'un argent facile tiré de l'exploitation d'un catalogue ancien, d'artistes dont les frais de lancement avaient été depuis belle lurette rentabilisés», écrit Daniel Ichbiah.
Daniel Ichbiah note aussi que l'industrie de la musique pop, plutôt que de prendre le risque d'enregistrer de nouveaux talents, entretient des légions de spécialistes du marketing ne jurant que par les études de marché, individus congénitalement conservateurs qui tentent de définir en amont ce que le public veut, puis leur proposent des artistes, une musique, un «son» radiophonique, une image (le vidéo-clip) sur mesure.
«Les maisons de disque sont entrées, qu'elles le veuillent ou non, dans une spirale infernale de standardisation qui a réduit la création à des cases délimitées et appauvri la production à des "genres", souligne l'écrivain. Et comme les radios soi-disant libres, loin de jouer le rôle qui leur incombait, ont souvent calqué leur mission sur celles des radios généralistes, nous en sommes arrivés à une situation intolérable dans laquelle un nombre limité d'artistes parviennent à se faire entendre.»
Puis vint le MP3
Pour contourner le recyclage des has been et la fabrication de vedettes instantanées selon les canons du marketing, musiciens populaires d'aujourd'hui n'ont d'autre choix que de se tourner vers Internet et de miser sur le MP3, affirme Daniel Ichbiah.
«Le MP3 est la meilleure chose qui pouvait arriver à l'industrie du disque, croit Daniel Ichbiah. Le bouleversement ne fait que commencer et il est parti pour s'amplifier démesurément. Les géants de la musique payent les frais d'une politique de frilosité qu'ils n'osent avouer mais qui est criante. Les artistes qui s'expriment par le biais des sites Mp3 ne bénéficient peut-être pas d'une production aussi léchée que Milli Vanilli ou les Spice Girls, mais ils ont une authenticité.»
Pour l'écrivain, le MP3, en permettant une «véritable démocratisation de la musique», crée une nouvelle génération de consommateurs, en contact direct avec les artistes.
L'étonnante popularité du dernier disque de Radiohead le prouve. Et aujourd'hui même, le groupe allemand de communications Bertelsmann et l'entreprise américaine Napster, poursuivie en justice par l'industrie du disque, ont annoncé qu'ils développeront un système d'échange de musique sur Internet par abonnement (voir notre article). Signe des temps?
Jean-Sébastien Marsan
Notre dossier «Napster survivra-t-il?»
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En octobre 1998, nous avons publié un dossier de Daniel Ichbiah sur Microsoft