«En région, le taux de branchement des PME n'est pas très élevé. Il y a beaucoup de résistance, parfois avec raison.»
Alain Sévigny, conseiller en développement des affaires électroniques chez Développement économique Canada, doit honorer un gros contrat: favoriser une «culture d'affaires électroniques» dans des régions rurales ou semi-rurales québécoises, où le commerce électronique vers les consommateurs ne décolle pas. La faute en incombe au discours dominant sur le cybercommerce, selon lui: «Beaucoup de gens d'affaires n'ont pas compris qu'Internet n'est pas une mode passagère. La mode passagère, c'est le commerce électronique».
Voilà, en substance, le message que M. Sévigny adressait aujourd'hui à des spécialistes du développement local réunis à l'occasion de la Cyber-rencontre des milieux ruraux, colloque de trois jours qui se déroule jusqu'à demain près du village de Saint-Michel-des-Saints (160 km au nord de Montréal).
Depuis mars dernier, Alain Sévigny, économiste de formation, offre son expertise aux PME de la région des Laurentides et au-delà, dans un territoire allant de Mont-Tremblant et ses chics centres de villégiature (à une heure de voiture de Montréal) aux localités plus éloignées et défavorisées comme Mont-Laurier. Son mandat s'effectue en partenariat avec cinq Sociétés d'aide au développement des collectivités (SADC), organismes sans but lucratif appuyés par Développement économique Canada (la Cyber-rencontre est une initiative de la SADC Matawinie).
Mythes et réalités
Des slogans du genre «les-PME-doivent-réaliser-la-révolution-du-commerce-électronique», Alain Sévigny ne peut les entendre sans pousser un soupir de découragement. Tous les acteurs du milieu ont en tête des études d'organismes comme le Centre de recherche en informatisation des organisations (CEFRIO), qui a calculé que plus de la moitié des PME québécoises sont branchées à Internet. Or M. Sévigny, après avoir contacté toutes les entreprises de sa région («ce n'est pas de l'échantillonnage, c'est la réalité!»), a découvert que leur taux de branchement est d'environ... 5%. Il souligne que les entrepreneurs des Laurentides embauchent rarement plus de dix employés et plusieurs ignorent même l'usage de l'informatique. Ce qui les exclut d'emblée des vastes enquêtes sur le commerce électronique chez les PME.
Un autre mythe contre lequel Alain Sévigny s'insurge: commerce sur Internet égale gros site Web à tout casser. Le conseiller affirme que «20% des entreprises qui font des affaires rentables sur Internet n'utilisent pas de site Web», optant plutôt pour le courrier électronique ou la création de communautés virtuelles (ch@ts, forums de discussion, etc.).
M. Sévigny insiste sur l'erreur majeure commise par trop d'entreprises en région: bâtir à grands frais un catalogue électronique avec paiement sécurisé. «Je suis sûr que 95% des entreprises n'ont pas besoin de ça», dit-il. Un commerce sans marque connue ne peut demander aux internautes de laisser leur numéro de carte de crédit, observe M. Sévigny, car l'achat repose sur la confiance.
Pour les petits commerces inconnus hors de leur patelin, mieux vaut demander aux internautes de laisser une adresse de courrier électronique qui pourra ensuite être utilisée à des fins de marketing, suggère Alain Sévigny.
Autre erreur, des entreprises de dotent d'une vitrine Web «pour viser le monde entier». Ces petites boîtes adaptées au marché local reçoivent alors des commandes du Japon, mais elles n'y sont pas préparées! M. Sévigny conseille à ses ouailles de viser un public précis. L'exemple de réussite à cet égard demeure «les pourvoiries pleines de Français venus ici pour la "Cabane au Canada"», justement parce que leurs sites Web ont été conçus pour répondre aux besoins des Français.
En somme, les entreprises que M. Sévigny tente d'outiller souffrent d'une «mauvaise compréhension des affaires sur Internet, à cause de tous les messages que véhiculent les "gourous" ou le journal Les Affaires», relate-t-il. Les entrepreneurs se méfient aussi des vendeurs de quincaillerie venus des grandes villes, note M. Sévigny: «On a fait tellement peur aux gens avec le bogue de l'an 2000, et il ne s'est presque rien passé. Aujourd'hui, les PME constatent que ceux qui leur ont vendu des solutions au bogue de l'an 2000 sont les mêmes qui essayent de leur vendre le commerce électronique...».
S'appuyer sur la réalité des entreprises
L'enjeu est commercial, pas technologique, croit M. Sévigny, qui a choisi de se concentrer sur la réalité des PME (quel est leur marché, leur village ou le globe?), de favoriser l'appropriation de la cyberculture («cinq personnes sur 100 dans les PME ne savent pas ce qu'est un forum de discussion») et d'accompagner les entrepreneurs dans leurs apprentissages.
Une expérience de terrain qui a parfois amené M. Sévigny à recommander à des PME de rejeter le commerce électronique. «Le modèle, au cours des dernières années, c'était de dire: "Il faut être branché! Il faut investir pour occuper la première position!" Mais un des plus gros commerces en ligne, celui de Wal-Mart, vient de suspendre ses activités après neuf mois, fait-il remarquer. Je crois que si on ne fait pas d'argent sur le Web après un an et demi, il vaut mieux fermer plutôt que de continuer à perdre de l'argent pendant cinq ans.»
Le défi, en somme, est de «développer une culture d'affaires électronique chez nos PME», soutient M. Sévigny, qui a observé que «les gens en technologie, les spécialistes qui créent des sites Web, ce sont des gens en réseau, ils ont déjà cette culture-là. Pas les PME en région.»
Un défi technique, aussi, comme l'ont souligné de nombreux participants à la Cyber-rencontre de Saint-Michel-des-Saints: il existe encore, dans les régions, des milliers de lignes téléphoniques partagées, et très peu de connexions Internet haute vitesse et à large bande. D'ailleurs, dans la confortable auberge en bordure du lac Taureau où se déroule la Cyber-rencontre, le café Internet n'est pas pleinement fonctionnel; pour les ateliers requérant une présentation Web ou une téléconférence, les organisateurs ont fait passer une connexion réseau au-dessus des balcons et par les fenêtres...
Au technoréalisme de M. Sévigny, on pourrait objecter que le Québec est «en retard» par rapport aux États-Unis (refrain connu...) et que sans une masse critique de commerces électroniques en région, les grandes entreprises canadiennes et américaines grugeront des parts de marché grâce à l'attrait de leurs méga-sites transactionnels.
Le conseiller réplique qu'il ne croit pas à la viabilité des grands portails de cybercommerce, le nombre croissant de faillites témoignant de l'ineptie des Boo.com de ce monde. De plus, «les gens font du shopping, du magasinage en ligne, pas des achats en ligne, juge-t-il. Présentement, on fait peur aux gens en leur disant que toutes les transactions en ligne se font aux États-Unis, mais on ne comptabilise pas les visites de sites Web des PME québécoises», là où le consommateur peut obtenir de l'information, des conseils, avant d'acheter dans un «vrai» commerce. Un commerce qui ne peut faire abstraction de son inscription dans sa communauté.
Jean-Sébastien Marsan
Le site d'Alain Sévigny, PME-rurale.com