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...car ils s'en sont emparé

Canoë 
26/04/2000 17h06 

Analyse (suite) Dans l'affaire Mafiaboy, les médias rapportent d'abord les faits, mais n'attendent pas de nouvelles révélations pour spéculer. Tout un chacun mène sa petite enquête et tire des conclusions hâtives. À preuve:

L'Agence France-Presse (dans une dépêche que nous avons publiée) et plusieurs autres établissent un lien entre l'âge de Mafiaboy (15 ans) et la piraterie informatique: «La jeunesse du pirate informatique arrêté aujourd'hui à Montréal et présumé responsable des attaques informatiques contre des sites Web américains en février révèle la vulnérabilité de l'Internet. "Un gosse de 15 ans pourrait lancer ces attaques", avait déclaré en février un responsable du FBI (...)», écrit l'AFP. Autrement dit: le coupable, c'est Mafiaboy, et tous les pirates sont des adolescents.

Peu de temps après les grosses méchantes cyberattaques de février (pendant lesquels ces sites, ô sacrilège, n'ont été qu'indisponibles pendant quelques heures), un certain Mafiaboy s'est vanté de ses exploits sur des chats, affirmant être l'auteur de l'attaque contre CNN (voir l'article de CNET News.com). Il n'est pas le seul d'ailleurs, mais les policiers semblent concentrer leur attention sur Mafiaboy, que le responsable de la sécurité informatique de la firme californienne Recourse Technologies, Michael Lyle, pointe aussi du doigt. Ce qui fait une belle publicité gratuite à ce monsieur Lyle (voir par exemple cet article du National Post, où il décrit ce qu'il pense être la démarche criminelle de Mafiaboy). Question quizz: qu'est-ce qui prouve que le Mafiaboy arrêté en avril est le même qui confessait ses crimes en février? Rien. Deuxième question quizz: qu'est-ce qui empêche n'importe quel internaute d'utiliser le surnom «Mafiaboy» dans des forums de discussion, chats, etc.? Encore une fois, rien.

Malgré les lois sur la protection des mineurs et la règle du sub judice, qui interdit de se substituer à la justice (on peut commenter un procès avant et après, mais pas pendant; surtout, on ne mène pas sa petite enquête personnelle sur une affaire saisie par un tribunal), les médias se sont rués sur la cour d'école fréquentée par l'accusé. Dès le 19 avril, du délire: «Un adolescent comme les autres» qui joue au basketball, habite une banlieue cossue, selon le quotidien La Presse. Son père, entrepreneur en transport, est mêlé à cette histoire, la GRC ayant fortuitement découvert un complot contre un concurrent à la faveur de l'écoute électronique du suspect, rapporte le Journal de Montréal (voir la dépêche de l'AFP). Le 21 avril, on apprend que des adolescents auraient lancé les médias sur une fausse piste en donnant le nom d'un autre étudiant! (voir la dépêche de l'AFP). Le Washington Post et d'autres médias américains vont même jusqu'à donner le nom du père et l'adresse de la maison, ce qui permet d'identifier l'accusé.

De nombreux médias ainsi que des spécialistes du piratage informatique n'en finissent plus de distinguer les types de piraterie informatique: il y a les hackers (artistes de la programmation habituellement sans buts criminels), les crackers (les «vrais» criminels) et les script kiddies (qui utilisent des logiciels programmés par des gens plus «compétents» afin d'exploiter certaines faiblesses connues – voir par exemple cet article d'ABCNEWS.com). Instructif, mais nous ne sommes pas plus avancés. La GRC affirme que l'accusé montréalais est un criminel informatique, mais ce dernier ne s'est pas réclamé de ces derniers.

Devant ce sacrifice sur l'autel médiatique, quelques voix s'élèvent: et si Mafiaboy n'était pas Mafiaboy? C'est-à-dire, si cet adolescent montréalais n'était qu'un pirate parmi d'autres? À la faveur de cette thèse, le rassemblement de hackers et magazine 2600 a publié la transcriptions de conversations sur un chat datant du 10 février dernier; un membre de 2600 se serait fait passer pour Mafiaboy et se serait entretenu avec... Michael Lyle! (Encore lui. Mais qu'est-ce qui prouve qu'il s'agit bien de Michael Lyle? Rien.)

Aussi, des experts en sécurité informatique dénoncent la surenchère médiatique, plaidant l'apport des pirates informatiques à la sécurité de leurs systèmes (voir par exemple l'article de ZDNet News).

Dans tout ce brouhaha, les termes du débat restent les mêmes et ne bénéficient en rien d'un éclaircissement: les pirates informatiques sont-ils des criminels ou des bienfaiteurs? S'agit-il de vandalisme ou de désobéissance civile? Peut-on manifester sa haine d'Amazon.com, CNN, Yahoo! et autres grosses légumes du Web?

La morale de cette histoire, nous l'avons dénichée dans une lettre aux lecteurs du quotidien La Presse, publiée aujourd'hui. Marc Boucher, de Laval, souligne que l'accusé de 15 ans a commis le pire des crimes: non pas empêcher des internautes d'accéder à leurs sites préférés, mais empêcher une grande entreprise de faire de l'argent! Autrement dit, si Mafiaboy s'en était pris à un chapelet de sites Web personnels, il n'aurait jamais été inquiété.

Jean-Sébastien «Mafiaboy» Marsan

Nous avons colligé des liens vous permettant de suivre toute l'affaire

 Free Mafiaboy et www.mafiaboy.com, sites de soutien à l'accusé








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