Analyse La contre-offre spectaculaire de Quebecor sur Vidéotron n'est qu'une courte étape dans la véritable bataille qui se prépare, celle de la conquête des marchés américains et européens.
En joignant la composante de connectivité de Vidéotron (câblodistribution et Internet) à tous les actifs médias de l'empire Quebecor, Quebecor Media serait dans une excellente position pour servir d'adversaire au géant canadien BCE. Celui-ci a récemment annoncé son intention d'acheter le réseau de télévision CTV. De fait, les deux entreprises ont le même objectif: prendre place dans l'échiquier mondial des médias et des télécommunications.
Si BCE dispose d'un net avantage en matière de connectivité avec son prestataire de services Sympatico, son éventuel concurrent Quebecor/Vidéotron peut compter sur un empire médiatique redoutable, avec de nombreux journaux (dont Le Journal de Montréal et le Toronto Sun) et deux réseaux de télévision privés au Québec (TQS et TVA).
Le regroupement éventuel de TQS et de TVA au sein de Quebecor reste bien improbable toutefois, puisque l'organisme réglementaire, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), s'y est toujours opposé. La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) a d'ailleurs émis publiquement des réserves vendredi.
Quebecor pourrait régler le problème en cédant TQS au câblodistributeur Cogeco, déjà actionnaire de TQS, ou en tentant de le refiler à BCE, dont le président, Jean Monty, a fait savoir qu'il voulait mettre la main sur un réseau de télévision québécois. Ce serait là une belle occasion pour Quebecor de se débarrasser de ce canard boiteux au profit du réseau TVA, rentable et en santé.
Dans le secteur de la «nouvelle économie», en revanche, les deux géants se comparent. BCE possède un intégrateur de solutions technologiques, (CGI), et Quebecor a le sien avec Informission. BCE a des prestataires de solutions Internet avec Bell Actimedia et BCE Emergis tandis que Quebecor a Intellia et, avec l'acquisition de 54% des actions de Netgraphe (NDLR: Netgraphe est l'éditeur de Multimédium), APG Solutions et Technologies.
Pierre-Karl Péladeau, le P.D.G. de Quebecor, a d'ailleurs insisté sur les affinités qui existeraient entre Quebecor et Netgraphe. «Les dirigeants de Netgraphe expriment depuis longtemps une volonté de s'implanter en Europe, a-t-il remarqué. Nous avons donc une perspective commune en matière de développement. Nous pourrions arriver sur le continent européen, en compagnie de Netgraphe, avec des bases financières solides. Par la consolidation, le développement et l'acquisition d'entreprises, nous pourrions déployer une stratégie similaire à celle que nous avons utilisé pour implanter les Imprimeries Quebecor et en faire les leaders en Europe.» L'acquisition récente de Cythère par Informission a d'ailleurs permis à Quebecor de se bâtir une tête de pont en Europe.
Quebecor n'a aucun actif dans le domaine de la connectivité et verrait d'un bon oeil l'acquisition du réseau Internet de Vidéotron, dont les services d'accès à haute vitesse par modem câblé sont de plus en plus populaires au Québec. Et le reste du Canada, où Vidéotron n'est pas implanté?
«Pour l'instant, les deux technologies d'accès haute vitesse offertes sont le câble-modem et l'ADSL téléphonique, répond Pierre-Karl Péladeau. Cependant, d'autres technologies seront disponibles comme Inukshuk qui vient d'obtenir une licence d'accès haute vitesse sans fil. Ces autres techniques nous permettront alors d'étendre nos services d'accès Internet hors du Québec.»
Par ailleurs, si Quebecor et Rogers se disputent présentement la propriété de Vidéotron, rien n'empêche une collaboration entre les deux géants une fois la poussière retombée. Les actifs et l'expertise de Quebecor en gestion de médias et en production de contenus jumelés au réseau de grande qualité de Rogers pourraient permettre aux deux acteurs de s'imposer sur la scène mondiale.
Selon l'universitaire et consultant Michel Cartier, seuls cinq ou six grands acteurs domineront le marché des nouveaux médias à l'échelle planétaire. Les dirigeants canadiens de Rogers et de BCE ont tous deux évoqué la fusion Time-Warner (médias et contenus) et America Online (AOL) (accès Internet) pour justifier leurs offres d'achat respectives sur Vidéotron et sur CTV. Il leur faut croître s'ils veulent affronter les géants américains et européens. La bataille des titans vient tout juste de commencer...
Dominic Fugère
Consultez la position de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec contre une noce Quebecor/Vidéotron
Voir le communiqué portant sur l'offre faite par Quebecor et la Caisse de dépôt et placement du Québec