BCE poursuit son intégration verticale dans le monde des communications canadiennes en offrant d'acheter le réseau de télévision CTV. La compagnie de téléphone qui fait de la télé? Ce n'est maintenant plus interdit et BCE compte bien en profiter.
Cette dernière tentative d'acquisition démontre bien que BCE est déterminée à s'amuser comme larron en foire en se glissant dans de nombreux domaines d'activité qui, en tant que monopole téléphonique, lui étaient auparavant interdits.
BCE, dirigée par un Jean Monty qui se plaît de plus en plus sous les feux de la rampe, a fait vendredi dernier une offre d'achat de 2,3 milliards$ sur le plus ancien réseau privé de télévision anglophone au Canada, CTV. BCE cherche ainsi à acquérir un organe de production de contenu pour ajouter de la valeur pour les nombreux clients de ses services d'interconnexion (Internet téléphonique et haute vitesse avec Sympatico ou télédistribution par satellite avec Expressvu). En conférence de presse vendredi, Jean Monty a justement mis l'emphase sur la capacité de programmation d'information et de sports de CTV. Cette gamme de contenus est parmi ceux qui sont le plus naturellement «exportables» vers les nouveaux médias où s'étend la croissance de l'opérateur téléphonique historique.
Cependant, si le côté anglophone des contenus que véhiculeront les «tuyaux» numériques de BCE est de mieux en mieux garni, compte tenu de l'entente avec Lycos pour Sympatico et l'achat éventuel de CTV, l'offre de contenus francophones reste pour l'instant mince. M. Monty en est conscient. «Nous sommes intéressés à faire l'achat d'un réseau de télévision au Québec, c'est évident. Mais pour l'instant il n'y en a pas à vendre, a expliqué le grand manitou de BCE [en mentionnant tout de même à deux reprises que le réseau TVA est très alléchant pour sa société]. Nous avons quand même des intérets à être plus présents du côté des médias francophones et nous regardons du côté des autres médias comme l'écrit ou la radio.» (NDLR: TVA est actionnaire à 27% de Netgraphe, l'éditeur de Multimédium)
La clé pour rendre tous ces contenus attrayants et convergents pour le client passe sans contredit par la généralisation de l'accès Internet haute vitesse. Jean Monty a avoué que la technologie large bande actuelle offerte par les câblodistributeurs était supérieure à celle que préconise les filiales de son entreprise. «Ils sont devant nous pour l'instant, a t-il déploré. Mais nous avons accéléré nos efforts pour reprendre la pôle en préparant, par exemple, le remplacement de la technologie actuelle (ADSL-Lite) du modem 1 megabit/seconde avec un modem de deux à six megabits/seconde.»
Le 15 février dernier, BCE a acquis Téléglobe (voir notre article). Si sa position de monopole téléphonique au cours du premier siècle et quart de son histoire lui a permis de devenir une des plus importantes entreprises canadiennes, BCE avait besoin de se diversifier, mais surtout de le faire de façon intégrée, synergique. «Pendant les années 80, BCE a voulu devenir un conglomérat diversifié en étendant ses activités dans les domaines de l'immobilier ou des pipelines par exemple. Il y avait très peu de potentiel de synergie, a expliqué M. Monty. Maintenant, l'environnement réglementaire nous permet d'étendre nos activités plus facilement. Nous ne pouvions pas, avant 1999, nous lancer dans la télédiffusion. Nous n'avions pas pu racheter [le monopole d'État pour les communications outre-mer] Telesat lors de sa privatisation. Maintenant, nous pouvons nous permettre d'acheter CTV et Téléglobe qui avait hérité des opérations de Telesat.»
Si les organismes réglementaires avaient des raisons de limiter le champ d'action des monopoles, ils semblent maintenant croire que la compétition dans le marché des communications canadiennes est suffisamment robuste pour que ces monopoles s'intègrent verticalement de façon de plus en plus intime. Malheureusement, la compétition semble maintenant se limiter à BCE d'un côté et à Rogers Communications de l'autre. Jean Monty a bien voulu identifier Quebecor (Télévision Quatre Saisons, Canoe, Le Journal de Montréal, Sun Newspaper et autres) et Hollinger (Hollinger Newspaper, Journaux Unimedia, Canada.com) comme autres compétiteurs. Cependant, tant que ces derniers n'auront pas de contrôle sur une forme de «pipeline numérique» entrant dans les demeures, ils ne pourront espérer être dans la même ligue que Rogers et BCE.
Justement, un journaliste a demandé à M. Monty à quel genre de réaction médiatique s'attendait-il en vertu de cette polarisation accrue dans le monde des communications canadiennes. Jean Monty n'a pu que répondre: «Vous réagirez bien comme vous le voudrez. Vous êtes les médias, pas moi». Ironiquement, la réponse de M. Monty est de moins en moins exacte...
Dominic Fugère