Première d'une série d'entrevues avec des personnalités d'Internet, du multimédia, des télécommunications et de la «nouvelle économie» au Québec.
Pionnier des inforoutes québécoises avec son entreprise de consultants Neomedia et le regretté projet Libertel (accès gratuit à Internet) à Montréal, André Laurendeau a participé à la réalisation du premier site Web du gouvernement québécois, a été conseiller de la ministre Louise Beaudoin pour le dossier de l'Autoroute de l'information puis, en 1997, coordonnateur national des nouveau médias de Radio-Canada. Vice-président, projets spéciaux de la division Nouveaux Médias de Quebecor depuis le 18 octobre 1999, André Laurendeau jongle aujourd'hui avec des réalités en apparence inconciliables: la pluralité des techniques et des informations dans un univers médiatique en concentration.
Multimédium: Comment voyez-vous la concentration actuelle des médias au Québec depuis quelques années? La liberté de presse et la pluralité de points de vue sont-ils menacés?
André Laurendeau: La concentration de tous les médias en une seule entité serait problématique. La concentration deux, trois, quatre groupes, est-ce de la concentration? Oui, jusqu'à un certain point. Mais que ce soit entre plusieurs groupes permet de ne pas avoir de concentration au niveau des idées elles-mêmes mais bien au niveau des médias. À l'heure actuelle, ça ne me semble pas un problème.
M.: Quebecor Nouveaux Médias rassemble quels groupes?
A. L.: Quebecor a différentes branches. Le papier, avec Donuhue. Imprimeries Quebecor, la plus grande imprimerie commerciale au monde. Il y aussi Communications Quebecor: tous les journaux Sun au Canada, Le Journal de Montréal, les magazines de Publicor, TQS [Télévision Quatre Saisons], tout un contenu média qui travaille avec les publications sur Internet: Canoë et Canoe (Canoe est le deuxième plus gros site canadien en terme de trafic), ICI Montréal et il y a un réseau de sites nationaux qui s'en vient, archambault.ca, en somme les propriétés Internet de Quebecor. Ce sont les trois branches de base auxquelles se greffe Quebecor Nouveaux Médias.
M.: Travaillez-vous en étroite collaboration avec les autres divisions de Quebecor?
A. L.: Très fortement. C'est quelque chose à mettre en place et il y a une volonté très très forte de la part de la haute direction, ça aide toujours. Regardez ce qui traîne sur mon bureau: les magazines de Quebecor, Le Journal, on est en travail constant avec eux. Évidemment, il faut mettre les choses en place et pendant que les choses se mettent en place, ça ne paraît pas nécessairement. Autant sur le site d'ICI Montréal on a des extraits de TQS, sur Canoë aussi. Pour avoir vécu dans une autre vie les difficultés d'aller chercher du contenu des médias traditionnels pour l'amener sur Internet, ici il n'y en a pas du tout.
M.: Quels sont vos projets à court et moyen terme?
A. L.: Quebecor n'annonce pas ses projets à l'avance. Je ne veux pas tirer la pipe à nos concurrents, Montrealplus.ca a été annoncé en février dernier [il a été lancé le 25 novembre 1999], nous, ICI Montréal on l'a pas annoncé, on l'a sorti. Il y a d'autres choses qui vont être faites et qui vont sortir rapidement. C'est sûr que quand on parle d'un réseau de sites, évidemment il y aura d'autres villes que Montréal, mais il n'y a pas d'annonce de produits et de nouveaux sites par Quebecor. Dommage, hein? [rires] C'est une question de stratégie: chez nous, on prend pas le temps de faire des conférences de presse, on fait le produit. Mais quand le produit sort, on se fait un gros party...!
M.: Quelle différence fondamentale voyez-vous entre les médias traditionnels et les «nouveaux» médias? Ceux-ci sont-ils si nouveaux?
A. L.: Il y a la notion d'instantanéité qu'on retrouve sur Internet et qu'on retrouve moins dans les médias traditionnels. On a l'impression que ça fait des lunes, mais en réalité le média est encore très jeune, on a des contraintes de bande passante et aussi de non-sophistication des usagers. Les usagers ne sont pas nécessairement à l'aise avec le média, ce qui fait qu'il y a beaucoup de choses qu'on ne fait pas en termes d'interactivité et de participation des usagers.
M.: Ainsi, il n'y a que le support qui change?
A. L.: Le support change et de par le changement de support on va en arriver à un changement de types de contenu. À l'heure actuelle, on met du texte, de la vidéo. Alors on lit les grands titres et les textes, qui proviennent d'un de nos journalistes ici à la rédaction ou d'une agence de presse, avec un reportage qui a été fait à TQS qu'on peut voir en même temps. Ne serait-ce que ça, c'est déjà quelque chose de très différent. Lorsqu'on va utiliser davantage l'interactivité et la participation des usagers, je ne dirais pas qu'on ne va plus voir les liens entre les anciens et les nouveaux médias, mais ce sera plus difficile de les voir.
Aujourd'hui, un jeune de 12 ans joue à un jeu en réseau sur son ordinateur en même temps qu'il est en chat avec quelqu'un d'autre, qu'il écoute la télévision et qu'il fait ses devoirs – en tout cas, c'est ce qu'il dit à ses parents. Il fait tout ça en même temps. Ce n'est pas dans mes capacités à moi, c'est dans ses capacités à lui et ce sera encore plus dans les capacités de son enfant lorsqu'il aura 12 ans. Toute cette immersion dans le contenu va beaucoup changer le mode de fonctionnement et les médias vont évoluer en conséquence.
M.: Il n'y a pas un danger de surinformation, d'être noyé dans une masse d'informations sans valeur parce qu'impossibles à hiérarchiser et à assimiler?
A. L.: Je me rappelle, en 1994 je donnais des conférences sur l'Internet et je donnais l'exemple des grandes bibliothèques en ligne, les gens me disaient: «Mais il y a trop d'informations!». Ça me fait penser au film Amadeus, où on disait à Mozart qu'une de ses partitions avait trop de notes, qu'il y a une limite à ce que l'oreille humaine est capable d'entendre en termes de notes. Ce qui va devenir de plus en plus important, c'est qu'à cause de la somme d'informations, les gens ont l'impression qu'on peut se passer de guides, de gens qui vont leur dire: «Voici ce qui s'est passé aujourd'hui, voici ce qui est important», qu'on peut se passer de journalistes en fait.
Les journalistes, encore aujourd'hui dans les médias traditionnels, souvent se bornent à changer de titre sur une dépêche ou un communiqué de presse bien rédigé, c'est moins forçant que de le réécrire. Ces gens-là vont disparaître parce que la matière brute, je peux l'avoir ailleurs sur Internet. Par contre, les journalistes qui sur un site vont bien me montrer ce qui est important, prioriser les informations, m'envoyer un peu partout chercher des compléments d'informations, vont devenir de plus en plus importants. Dans ce contexte, on a le choix: soit essayer de tout écouter et tout comprendre, ou se fier à une, deux, trois personnes qui vont nous expliquer ce qui se passe. Les modes de diffusion sur Internet, qu'on retrouve sur Canoë et un peu partout, vont devenir très importants. Les gens recherchent une personne, un groupe de confiance.
Jean-Sébastien Marsan