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«Il manque à la France un projet de société»

Canoë 
19/10/1999 16h54 

L'Hexagone ne joue pas le rôle majeur qu'elle devrait assumer en tant que leader de la francophonie. Plus encore que le Québec, l'avenir de la France sur Internet est loin d'être assuré, estime l'universitaire Michel Cartier.

Quatre ans et demi séparent aujourd'hui la France de l'économie et de la société américaines, contre deux ans pour le Québec. On connaît les raisons du retard français: coût élevé des télécommunications et des ordinateurs, faible développement du câble, poids du Minitel, mentalité anti-américaine. Pourtant, la raison principale se trouve plutôt dans le gouffre qui existe entre le discours politique en France et ses réalisations, estime Michel Cartier. Depuis 1998, on n'entend plus parler que de «l'entrée (tardive) de la France dans la société de l'information». Le gouvernement français s'est imposé la priorité de défendre sa langue et sa culture afin de leur réserver une bonne place sur le Net.

«Il s'empêtre ainsi dans des politiques d'exclusion culturelle et un programme de rattrapage visant à mettre la France sur Internet, au lieu de dresser un plan de société intégré pour passer au XXIème siècle», affirme Michel Cartier.

Les Français s'étendent en de longs discours sur l'importance de leur langue dans le monde, alors qu'elle ne représente actuellement que 4% de la circulation des informations sur le Net contre 22% en espagnol ou 14% en allemand. Il vaudrait mieux réaliser que la défense de la langue passe par autre chose que des mesures institutionnelles ou des coups d'éclat qui sonnent comme des coups d'épée dans l'eau et ne font que repousser les échéances (comme l'opposition à l'Accord multilatéral sur l'investissement, par exemple).

C'est justement grâce à la langue, estime le veilleur, que la France peut tenter de tirer son épingle du jeu. Internet étant une «technologie décentralisatrice», la France a tout intérêt à s'adresser rapidement à un vaste marché qui ne se sent pas concerné par les entreprises américaines ni les contenus anglais. Rendre les sites et les contenus français rentables, élaborer des sites de commerce électronique proche du Tourangeau ou du Savoyard, voilà la solution. L'industrie de la langue a un bel avenir devant elle et, surtout, un marché non négligeable de plusieurs millions d'internautes.

Mais, faute d'objectifs communs, les pays de la francophonie qui pourraient parvenir à développer une industrie de la langue performante (essentiellement la France et le Québec) ne font que suivre le mouvement. Ils accumulent chaque année un retard qui devient de plus en plus difficile à rattraper.

Arrêtons, par ailleurs, de comparer la France aux États-Unis. Les échelles sont trop différentes et les marchés ne se ressemblent pas. La situation de la France par rapport à ses homologues européens est beaucoup plus intéressante. Et là encore, on remarque que des pays comme l'Allemagne avec ses 12,5% de citoyens branchés, le Royaume-Uni et ses télévisions interactives ou la Finlande et sa culture du «wireless» sont bien plus en avance que la France. Alors que la France dispose d'un large marché dans toute la francophonie, elle ne semble pas saisir sa chance.

Si les avancées institutionnelles, juridiques et même économiques de la France ne peuvent être négligées depuis deux ans (voir les signets en bas de page), elle n'a pas encore pris la mesure de la rupture que la société mondiale affronte aujourd'hui. «Le changement dans la continuité», cher à la France, n'est plus possible aujourd'hui. «Internet remet en cause l'imaginaire collectif et individuel, martèle le professeur Cartier. Il offre l'ici et l'ailleurs; sans contenu, il n'offre que l'ailleurs et devient un cheval de Troie culturel».

Dans une société fondée dorénavant sur le contenu, la valeur ajoutée du français n'est pas à négliger. À condition que les pouvoirs publics et les entreprises privées s'en emparent. C'est en constituant un marché et une industrie en français qu'on défendra la culture.

Michel Cartier distingue, comme pour le Québec, trois pôles d'analyse. Les deux premiers, l'institutionnel et l'industriel, sont en fort développement en France. Mais, le troisième, le pôle sociétal, bloque la bonne marche des premiers. Si l'ancien consultant auprès de l'UNESCO n'affirme jamais qu'il faut mettre de côté la culture, il met en garde contre une forme de conservatisme qui pourrait lui nuire à long terme plutôt que la servir.

Comme le concluait hier André Bélanger dans sa chronique, il ne tient qu'aux décideurs de changer la donne actuelle. Aux décideurs, oui, mais aussi aux patrons des PME et à la société dans son ensemble qui ont, eux aussi, à s'adapter le plus rapidement possible.

Elise Colette

 Les avancées de la France depuis deux ans:
projet de loi sur la signature électronique;
plus de deux milliards de francs ou 500 millions$ CA en 1998 consacrés au développement des technologies et à la formation;
amélioration remarquable des sites Web de l'administration et des services aux citoyens;
et tout le reste dans le récent tableau de bord de l'innovation établi par le ministère des Finances.

 Voir aussi le rapport de l'avancement du programme d'action gouvernemental pour l'entrée de la France dans la société de l'information

 Ainsi que le dossier de Michel Cartier








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