Tant qu'à moi, il y a fort à parier que le Premier ministre Lucien Bouchard convoquera avant la fin de l'année – s'il est encore Premier ministre – l'un de ces grands « Lacs à l'Épaule » dont le Québec a le secret.
Il ne s'agira pas, cette fois, de déficit zéro mais plutôt du monumental virage technologique proposé dans la politique québécoise de l'autoroute de l'information, auquel il devra bien arrimer tôt ou tard les forces vives du peuple québécois ou, à tout le moins, les principaux acteurs de son économie.
Le message qu'il livre dans le prologue du document Agir autrement est riche en enseignements à cet égard. Il donne peut-être aussi quelques indications sur les raisons qui auront poussé son gouvernement à tant tarder avant de s'engager clairement dans ce projet crucial – une lenteur qui lui a été maintes fois reproché.
« L'importance du changement suscité par le déploiement des inforoutes, écrit-il, est telle que nous ne pouvons plus simplement fonctionner dans le balisé, le maîtrisé, le connu. Si ce mouvement suscite de la curiosité, de l'enthousiasme et de l'espoir, il provoque également des appréhensions face à un monde en accélération. »
Tel qu'on nous le présente, en effet, le projet de mise en réseau du gouvernement bouleversera tellement la fonction publique, il aura de telles implications sur la société civile que les discussions préliminaires, derrière les portes closes du cabinet, n'ont pas dû être faciles. On peut aussi comprendre que le Premier ministre ne tenait pas à négocier ce périlleux virage alors qu'il se trouvait dans la chicane de la réforme du système de santé et du déficit zéro. L'abolition, en janvier dernier, du Secrétariat à l'autoroute de l'information peut aussi être vue comme une façon de resserrer les rangs autour des principaux décideurs politiques.
On peut même se demander si la publication tardive de ce document ne sert pas un calendrier électoral devant arriver à échéance à l'automne. Dans le meilleur des cas, les mesures les plus perturbantes ne seront mises en place qu'après les élections. D'ici là, le Parti québécois pourra se présenter comme le porteur d'un projet de société radieux dopé par les nouvelles technologies.
Cependant, Lucien Bouchard endosse aussi ceci: « Les nouvelles technologies de l'information (...) ne se diffusent pas au rythme où elles sont mises au point, mais en fonction de l'accueil que leur réserve la société. La réussite dépend par conséquent de la capacité des acteurs publics et privés à susciter l'insertion de ces technologies dans les réseaux sociaux, éducatifs, culturels, industriels, financiers et commerciaux. »
Vu la complexité du dossier, les investissements qu'il requiert et les oppositions qu'il ne manquera pas de soulever, la mise en réseau du gouvernement nécessitera donc sans doute une vaste entreprise de concertation comme celle qui mena à l'adoption du déficit zéro. Reste à voir si cet objectif sera compatible avec un projet autrement plus sensible du gouvernement actuel: le référendum sur la souveraineté du Québec.
Notez bien que tout ce que vous venez de lire n'est que pure spéculation. Je n'ai aucune formation en sciences politiques mais j'apprends simplement à agir autrement! :-)
Christian Aubry