Les jeux vidéo ont beaucoup évolué
au cours des décennies. Ils sont devenus
stupéfiants de réalisme, comparativement
à leurs contreparties
pixelisées des premiers jours. Le son
et l'ambiance des meilleurs jeux modernes
sont absolument fantastiques.
Des contrôles sensibles au
mouvement et des modes en ligne
d'une grande profondeur sont, aussi,
venus rehausser l'expérience. Oui,
les jeux vidéo ont réellement fait du
chemin.
À une exception près, toutefois: sur le
plan de l'histoire. Le scénario de la
plupart des jeux modernes semble figé
sous le poids de ses propres clichés, incapable
ou refusant de prendre de la
maturité. Ironiquement, l'art de raconter
une histoire est bien le seul aspect
d'un jeu vidéo qui ne requiert aucune
technologie de pointe, pour se signaler.
UN VOYAGE DANS LA MÉMOIRE
Pour en avoir la démonstration, il suffit
d'entreprendre le voyage To the Moon.
Offert en téléchargement sur le site
www.freebirdgames.com, pour la modique
somme de 13$, To the Moon est un
jeu indépendant, conçu et scénarisé par
un diplômé de l'Université Western Ontario,
Kan Gao. Certes, on retrouve l'allure
familièrement archaïque des jeux
de rôle japonais de l'ère révolue de la
Super Nintendo, mais l'expérience se
veut un exercice de narration, plutôt que
de combat ou de résolution d'énigmes.
L'action se situe dans un futur indéterminé.
En introduction, les chercheurs
Neil Watts et Eva Rosalene – employés
de la Sigmund Corporation – rendent visite,
à son domicile, à John, un homme
atteint d'une maladie incurable. Leur
mission consiste à réaliser le souhait ultime
de celui-ci, avant sa mort: il veut se
rendre sur la Lune.
Pour ce faire, ils doivent pénétrer l'esprit
de John, au moyen d'un dispositif qui leur
permet d'observer et d'altérer sa mémoire.
Ils ne peuvent, par contre, se contenter
de copier-coller un voyage sur la Lune
dans ses neurones. Les chercheurs doivent
voyager à reculons dans ses souvenirs,
jusqu'à son enfance, et de là, y imprimer
des changements mineurs qui feront
cascade vers l'avenir, faisant en sorte que
le John d'aujourd'hui croit réellement
avoir vécu une vie d'astronaute.
ÉCRITURE DE QUALITÉ
C'est la rencontre de l'altération de la
mémoire, façon Du soleil plein la tête, de
la narration à rebours de Memento et,
disons, de la présentation du jeu Chrono
Trigger. Un mélange parfaitement efficace.
Le tout fonctionne à merveille, parce
que Gao réussit à extirper un maximum
du matériel à sa disposition: sous
sa plume, de minuscules personnages en
formes de bloc réussissent à transmettre
de l'émotion; des pauses dialogue,
en simple format texte, réussissent
à captiver; et les décors 16 bits sont
poignants, malgré leur simplicité.
À chaque nouveau souvenir visité, le
joueur doit trouver cinq objets significatifs
pour déverrouiller un fragment lié
au souvenir précédent, dans la ligne de
temps de John. Outre un brin d'exploration
à la souris et un simple casse-tête à
résoudre, entre chaque souvenir, il y a
peu de «jeu», comme tel, dans le jeu.
Mais cela n'est pas un défaut. Chaque
nouvelle série de souvenirs nous en apprend
un peu plus sur John et sur River,
la femme qu'il a aimée depuis son enfance.
On finit par découvrir la signification
du phare près de leur domicile, et les
événements de l'enfance de John qui ont
en grande partie façonné l'être qu'il est,
et, en fin de compte, pourquoi il ressent
le besoin de visiter la Lune.
C'est une merveille d'écriture, qui, un
moment, fait de gros clins d'oeil aux clichés
du jeu vidéo et le suivant, vient faire
vibrer, sans vergogne, les cordes sensibles
de notre coeur. Sérieusement.
Les seules faiblesses de To the Moon se
situent au début et à la fin. Le jeu traîne
en longueurs au début – si vous choisissez
d'essayer la démo gratuite d'une
heure, il faut en tenir compte – et s'étire
un peu, à la fin, ce qui fait contraste avec
des segments intermédiaires tous
parfaitement compacts et sans gras.
MERVEILLE DE
NARRATION INTERACTIVE
Au cours des quelque cinq heures nécessaires
pour le compléter, To the Moon surprend,
ravit, informe, et se termine sur
une note satisfaisante, tout en gardant la
porte ouverte à d'éventuelles suites.
L'art du scénario n'est pas mort, dans le
monde du jeu vidéo. Il suffit de savoir où
regarder.
Verdict: ce jeu indépendant, de facture
modeste, mais soignée, est l'une des
meilleures réalisations de narration interactive
qu'il nous ait été donné de voir,
depuis des lunes. Drôle, poignant et…
mémorable.
* * * * 1/2
Plateforme : Windows PC
Éditeur :Freebird Games
Classement : N/A