Malgré les nombreuses inquiétudes qu’elle soulève, la consommation de Ritalin a plus que doublé au Québec, depuis cinq ans.
Il s’agit, de loin, de la plus importante hausse enregistrée au Canada pour ce médicament entre décembre 1999 et août 2004.
Durant la même période, l’Ontario a vu ses ventes de méthylphénidates croître de 24,7 %. Dans l’Ouest, la Saskatchewan a plutôt assisté à une baisse de 4,1 %.
Le phénomène québécois est fort préoccupant, reconnaît le pédiatre Gilles Julien, qui oeuvre notamment en milieu scolaire, dans les quartiers Hochelaga-Maisonneuve et Côte-des-Neiges, à Montréal.
«On a raison de s’inquiéter, car c’est toujours pénible de prescrire des stimulants à des enfants», dit-il. À son avis, la croissance des prescriptions de méthylphénidates au Québec, comme partout ailleurs, est directement reliée à la hausse des cas de trouble du déficit de l’attention et d’hyperactivité (TDA/H).
«Il y a une forte augmentation de ces cas, dit-il. Tout a beaucoup changé depuis trente ans. Comme société, je pense qu’on a des questions à se poser sur notre mode de vie, sur notre utilisation de la télévision et sur notre alimentation, notamment. Il y a de grosses chances que le TDA/H soit relié à l’environnement dans lequel évoluent les enfants», avance le pédiatre.
Médicament efficace
Même s’il suscite souvent la controverse, le Ritalin est un médicament efficace, soutient le Dr Julien. «Souvent, ça va faire qu’un enfant qui était exclu des autres auparavant ne le sera plus», dit-il.
Bien qu’il soit préoccupé face à la popularité des méthylphénidates au Québec, le Dr Julien doute que la province génère davantage de prescriptions que le reste du Canada. «Toutes proportions gardées, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de différence, dit-il. En Ontario, c’est vrai que le Ritalin est moins utilisé, car les médecins préfèrent prescrire de la dexédrine, une amphétamine.»
Droit vers la drogue?
«Croire que l’administration de Ritalin conduit les jeunes souffrant du TDA/H vers la consommation d’alcool et de drogues est un mythe», assure une psychiatre.
«Des études ont révélé qu’après avoir été traités au Ritalin, les jeunes diagnostiqués TDA/H étaient moins enclins à la drogue et l’alcool, car leur estime d’eux-mêmes étaient meilleure et qu’ils ne gravitaient pas dans des cercles sociaux d’influence négative», dit la Dre Lili Hechtman, de l’Hôpital de Montréal pour enfants.
Suivi de près
La question du Ritalin et des troubles déficitaires de l’attention et de l’hyperactivité est suivie de près par les chercheurs et les intervenants du milieu de la santé, des services sociaux et du monde de l’éducation.
«En 2000, la consommation de Ritalin a été mise en évidence, explique la psychologue Suzanne Bouchard, responsable du dossier au ministère de la Santé et des Services sociaux.»
«Un plan d’intervention a ensuite été mis sur pied pour la formation des intervenants, dit-elle, tant dans le milieu de l’éducation que dans celui de la santé et des services
sociaux.»
En lien avec l’inconfort des gars à l’école
Signe qu’ils ne sont pas à l’aise dans l’école d’aujourd’hui, les gars sont de loin les plus grands consommateurs de Ritalin.
L’enquête du Journal indique que les garçons sont de quatre à cinq fois plus nombreux que les filles à prendre quotidiennement un médicament de la famille des méthylphénidates.
«Ça montre encore une fois que les filles répondent mieux aux exigences de l’école d’aujourd’hui que les garçons», pense le professeur Jean-Marie Honorez, de l’UQAM.
«Elles sont plus à l’aise dans ce système féministe qui oblige les garçons à parler beaucoup,alors qu’ils n’aiment pas ça, et qui réduit la compétition alors qu’ils en ont besoin», avance le spécialiste.
«On est en face d’une espèce de normalisation de l’élève, dit-il, et la médication est la solution facile.»
Le MEQ aussi à blâmer
Selon M. Honorez, le ministère de l’Éducation (MEQ) est aussi à blâmer dans la croissance spectaculaire des prescriptions de Ritalin, principalement chez les garçons.
«Actuellement, l’orientation du MEQ c’est de considérer que les élèves qui ont de la difficulté à réussir ont des problèmes de motivation, dit-il. On privilégie donc la socialisation au détriment des aptitudes intellectuelles. On ne veut pas voir qu’il y a parfois des élèves qui sont vraiment moins doués que les autres.»