Le mythe du Rocket...

Grands

 

Jonathan Bernier
Journal de Montréal

Maurice Richard a beau avoir pris sa retraite il y a cinq décennies et être parti pour un monde meilleur il y a maintenant sept ans, son nom continue d'inspirer des passions, tellement que, désormais, il soulève des interrogations.

Au cours des dernières années, nombreux sont ceux qui ont tenté de cerner ce phénomène, qui ont voulu comprendre pourquoi le Québec surtout, mais aussi le Canada anglais, l'a élevé au rang de mythe.

De nombreux ouvrages ont été réalisés sur le sujet se répétant tous les uns les autres.

Tous, sauf un.

Sans s'inscrire à l'opposé des études du même acabit, Les Yeux de Maurice Richard, une histoire culturelle, publié aux éditions Fides à la fin de la dernière année, a le mérite de nous garder les deux pieds sur terre.

Directeur scientifique des Presses de l'Université de Montréal et professeur de littérature, Benoît Melançon n'a jamais été un admirateur du Rocket, d'où sa plus grande facilité à étudier ce phénomène avec un certain recul.

«J'avais deux ans lorsque Maurice Richard a pris sa retraite. J'ai plutôt été un admirateur de Guy Lafleur», indique-t-il.

Une fin tragique, le début d'une aventure

Bien sûr, son père et son grand-père lui ont raconté les prouesses du numéro 9. Mais c'est en tombant sur un texte de Louis Chantigny, intitulé Une fin tragique pour le Rocket et publié dans Le Petit Journal, que M. Melançon a commencé à se poser des questions.

«Le texte est écrit en 1959 alors que Maurice Richard est toujours actif. Pourtant, Chantigny y parle de sa mort. Il y mêle même la mythologie grecque. J'ai mis ça de côté en me disant que j'y reviendrais un jour.»

Pendant 25 ans, Benoît Melançon a lu des articles et des romans, écouté des chansons et des poèmes, vu des sculptures et des peintures. Qu'ils soient entièrement consacrés au Rocket ou qu'ils ne contiennent qu'un seul passage, M. Melançon a pratiquement réussi à tous les noter.

Certains l'ont comparé à Jésus-Christ, à Picasso, à Beethoven, d'autres à des récipiendaires de prix Nobel, comparaisons qui, selon l'auteur, sont allées un peu loin.

«Oui, il a réussi des choses, mais il faut quand même se garder un peu de retenue, souligne-t-il. Même lui était gêné de tout ça.»

En manque de héros

Benoît Melançon rappelle que le mythe Maurice Richard a véritablement pris son envol dans les années 1970 avec la montée du Parti québécois et du nationalisme.

À la recherche de héros du passé, les leaders de ce mouvement avaient bien peu de noms à proposer.

«À part Dollard des Ormeaux, qui finalement, n'était pas vraiment un héros, il n'y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent.»

Toute société ayant besoin de mythes, d'une façon de se rassembler au-delà des générations, Maurice Richard cadrait parfaitement pour remplir le rôle.

«À la limite, qu'il ait eu des qualités suffisantes pour devenir un mythe, ça importe assez peu, croit M. Melançon.

«Il est arrivé au bon moment, il a représenté un certain nombre de choses et il a été rallié par un certain nombre de discours.

«Sans discours pour lui faire traverser les générations, il n'y aurait jamais eu de mythe.»

Pas près de s'éteindre

Si l'on se fie aux nombreux édifices et parcs qui portent son nom, Maurice Richard, ou plutôt son mythe, n'est pas près de s'éteindre.

Le temps des idoles semble bel et bien derrière nous.

«Il y a maintenant une barrière entre les personnalités publiques et la population.

«Même Céline Dion, qui joue la carte de la petite fille de Charlemagne, vit sur une autre planète.»

En plus, Maurice Richard avait une alliée de son côté : la radio, qui permettait à l'imagination de faire le gros du travail.

Pensez-vous réellement que Dollard des Ormeaux aurait été un héros pendant deux siècles et demi si la télé avait été là pour nous montrer qu'il s'était lui-même balancé un baril de poudre sur la gueule en calculant mal sa trajectoire?

Poser la question, c'est y répondre.


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