Bob Fillion ne considère pas avoir été exploité au cours de sa carrière de sept saisons avec le Canadien.
«J’ai eu la chance de faire un salaire raisonnable», dit le vénérable homme de 84 ans qui a porté les couleurs du Tricolore de 1943 à 1950.
«Le sénateur Donat Raymond (président du Canadien de 1938 à 1957) a été bon pour moi. Quand je logeais à l’hôtel Queens, dont il était propriétaire, il m’invitait à m’asseoir avec lui pour discuter.
«Vous imaginez ce que c’était de parler avec cet homme?
«En toute franchise, je ne peux pas trop critiquer et dire du mal du Canadien. J’ai été bien traité.»
Quel était ce salaire raisonnable dont parle monsieur Fillion?
«Je gagnais 7 000 $ par saison», fait-il savoir. En 1944-1945, j’ai touché 8 500 $. Ce fut mon plus gros salaire.»
Roi de Thetford Mines
Cette saison-là, son célèbre coéquipier Maurice Richard est devenu le premier joueur de la Ligue nationale à franchir le cap des 50 buts, et ce, dans un calendrier de 50 rencontres.
Si Fillion s’en tirait bien financièrement, le Rocket n’était sûrement pas en reste, même si on a toujours dit qu’il n’a jamais été rémunéré à sa juste valeur.
«Son salaire devait approcher 15 000 $», pense monsieur Fillion.
Fillion possédait une belle propriété de deux étages dans sa ville natale de Thetford Mines, dont il montre fièrement la photo dans sa collection de souvenirs.
Après avoir remporté la première de ses deux coupes Stanley au printemps 1944, il s’est acheté une grosse Chevrolet de l’année chez un dépositaire montréalais, voiture qui en a fait un roi dans son coin de pays.
L’été, quand il lançait avec l’équipe de Thetford dans la Ligue senior provinciale, il conduisait ses coéquipiers, qui ne demandaient pas mieux, lors des matchs à l’extérieur.
Débrouillard avec ça
Ironiquement, Fillion aurait probablement passé sa vie à travailler pour les sociétés minières de Thetford s’il avait attendu que le Canadien vienne à lui.
Dans les années 1930, les équipes de la Ligue nationale s’en remettaient surtout au bouche-à-oreille pour trouver des joueurs.
Le directeur général du Tricolore, Cecil Hart, faisait notamment appel à un voyageur de commerce pour repérer des espoirs dans les régions éloignées.
Un jour de 1938, Georges Fillion, un des sept garçons de la famille qui ont tous joué au hockey dans des circuits de haute compétition, reçut une lettre de Hart qui lui disait avoir appris beaucoup de bien à son sujet et qui se terminait par une invitation au camp d’entraînement du Canadien.
Georges se fit lire la lettre rédigée en anglais par son frère Bob, qui possède toujours la fameuse missive.
Se disant trop âgé pour tenter sa chance, Georges demanda à Bob d’écrire à Hart pour le remercier. Ce dernier en profita pour souligner à Hart qu’il était lui-même un bon joueur de hockey et qu’il était même le meilleur marqueur de son équipe.
Hart lui répondit en lui demandant de transmettre ses meilleurs vœux à son frère et en lui accordant un essai au camp du Canadien.
C’était simple comme bonjour!
Plus gâté que Maurice Richard et Butch Bouchard
En débarquant à la gare Windsor, qui compte aujourd’hui le Centre Bell comme édifice voisin, monsieur Fillion se dirigea à l’hôtel Windsor, où le directeur général du Canadien, Cecil Hart, y avait son bureau.
Le jeune homme de 18 ans prit ensuite le chemin de Lachine pour participer à sa première séance d’entraînement avec les autres joueurs d’âge junior recrutés par le Canadien.
Fillion fut assigné aux Maple Leafs de Verdun, de la Ligue métropolitaine, avec ses nouveaux copains Maurice Richard, Émile Butch Bouchard et Paul Bibeault qui était gardien.
La vie était belle!
«Je recevais 50 $ par semaine et j’étais logé et nourri pour 12 $ dans une pension de Verdun», se rappelle Fillion.
Billets de tramway pour le Rocket et pour Butch
Richard et Bouchard n’étaient pas aussi gâtés. «Parce qu’ils étaient de la ville, ils n’avaient droit qu’à des billets de tramway pour leurs déplacements», se souvient monsieur Fillion.
Et encore a-t-il fallu que Bouchard le sache!
«Un jour que les joueurs faisaient la file dans le vestiaire, je me suis aperçu en entrant dans le rang que notre entraîneur Arthur Therrien faisait la distribution de ces billets de tramway», raconte en riant monsieur Bouchard, âgé aujourd’hui de 85 ans.
Maurice Richard habitait le quartier Bordeaux, dans le nord de Montréal, et gagnait sa vie comme machiniste, à 20 $ par semaine.
L’été, Émile Bouchard, qui avait appris l’apiculture, se faisait de l’argent de poche en vendant le miel des rûchers qu’il possédait à Longueuil notamment.
L’hiver, il faisait un peu de tout, y compris remplir les camions de neige à la pelle pour un gros deux dollars.
Quand il a acheté son premier équipement de hockey, il a emprunté 35 $ à son frère Marcel pour se procurer tout le nécessaire chez Omer Desserres qui faisait dans la quincaillerie et la vente d’articles de sport à l’époque.
Quand on dit que les temps ont bien changé...
De la Ligue nationale au collège
Ce n’est pas souvent qu’un type ayant fait carrière dans la Ligue nationale de hockey retourne sur les bancs d’école après avoir fait carrière au hockey. Bob Fillion l’a fait.
Après son association de sept saisons avec le Canadien, Fillion a fait un dernier tour de piste avec le Saint-François de Sherbrooke, dans la fameuse Ligue senior du Québec de l’époque, afin de former un trio avec ses frères Marcel et Denis, deux ailiers qui ont joué avec les filiales des Bruins et du Canadien.
Joueur de centre, Fillion était, selon ses dires, un joueur solide sur ses patins qui tenait son bout dans les coins de patinoire. Il possédait aussi la qualité d’être polyvalent, ayant même joué à la défense.
Porteur du dossard numéro 10 immortalisé trois décennies plus tard par Guy Lafleur, Fillion a surtout évolué avec Ken Mosdell et Jim Peters au cours de son séjour avec le Canadien. «Je jouais un peu comme Bob Gainey», se plaît-il à dire.
La famille d’abord
En 1951, un poste d’entraîneur l’attendait à Cincinnati, mais il a plutôt décidé, à 31 ans, de suivre des cours en gestion de personnel au collège de Thetford Mines.
Son père avait été lui-même surintendant dans le même milieu. «J’étais attaché à ma famille», invoque ce père de trois filles et un garçon pour expliquer sa décision de couper les ponts avec le hockey.
Après avoir connu le plaisir de gagner sa vie en jouant au hockey, Fillion a conduit des camions dans les mines de Thetford Mines, le temps d’obtenir son diplôme après trois ans d’études.
Le changement était radical, mais Fillion ne s’en plaignait pas.
«Je n’étais pas frustré», affirme-t-il.
«Au contraire, j’étais aux oiseaux parce qu’on m’avait promis le poste au personnel en autant que j’obtienne la formation nécessaire.»
Quand il parle de cette étape de sa vie, monsieur Fillion se permet une réflexion au sujet du programme sport-études de la Ligue de hockey junior majeur du Québec.
«Avec tout le respect que j’ai pour Gilles Courteau et les autres dirigeants de sa ligue, personne ne me fera croire que les joueurs peuvent concilier le hockey et les études avec le grand nombre de matchs qu’ils doivent disputer et les longs déplacements qu’ils font.»
Toujours ardent fervent de hockey, monsieur Fillion habite en compagnie de sa conjointe Nicole une résidence bien tenue pour personnes âgées autonomes à Saint-Jean-sur-Richelieu.
Alerte et en bonne forme, il conduit encore sa voiture.
L’été, il joue au golf, notamment avec son ancien coéquipier Elmer Lach, joueur de centre du Rocket au sein de la célèbre Punch Line, qu’il décrit comme le joueur le plus mésestimé de tous les temps.
L’hiver, il passe le temps en peignant des tableaux.