Il était minuit, samedi soir, quand Cindy Klassen s'est présentée à la réception qui, traditionnellement, à la fin des Jeux, prend la forme d'un au revoir pour les athlètes canadiens.
Ça se passait dans une salle du centre-ville de Turin. Ils étaient là à festoyer et à s'amuser après des Jeux pour la plupart réussis quand Klassen, après l'interminable enchaînement d'entrevues qui a suivi sa cinquième médaille olympique, s'y est présentée totalement épuisée.
On l'a attirée à l'écart pour lui demander si elle acceptait d'entrer dans le Stade olympique, drapeau du pays en mains.
Des larmes ont mouillé ses yeux tellement la proposition l'a honorée. Pour elle, c'en était presque trop.
Ils ont jugé bon de la consulter avant de l'annoncer. Après tout, elle avait refusé de faire le même geste lors des cérémonies d'ouverture.
On comprend beaucoup mieux son refus maintenant. Elle avait beaucoup de pain sur la planche quand elle s'est amenée à Turin. L'heure n'était pas à la parade.
On s'est présenté sur une estrade avec elle pour communiquer la nouvelle à tout le monde. Avant qu'on puisse placer un mot, l'ovation a éclaté. L'écho des cris de joie de la délégation canadienne a dû résonner dans ses oreilles et dans tout Turin.
À la blague, les athlètes sont venus se prosterner devant la sympathique patineuse de Winnipeg dont le visage a pris les couleurs du drapeau qu'on venait de lui offrir.
Visiblement mal à l'aise, elle les a implorés de se relever et d'arrêter ce vacarme qu'elle jugeait inutile.
C'est ce qui fait son charme. Cette fille toute simple a du mal à comprendre toute l'agitation qu'elle provoque autour d'elle. Elle n'a encore rien vu. Winnipeg lui avait déjà préparé toute une fête avant sa cinquième médaille dans le 5000 mètres. Imaginez maintenant.
Le chef de mission Shane Pearsall a annoncé aux athlètes qu'elle avait été choisie pour les précéder dans le stade. Ils ont été aussi étonnés que si on leur avait dit que Noël tombe le 25 décembre cette année.
Au centre Bell
Klassen, qui ne parle jamais beaucoup, a livré un message avec son coeur. Elle leur a dit à quel point elle était fière de ce qu'ils avaient accompli à ces Jeux. Elle n'a jamais parlé d'elle.
La reine des Jeux de Turin, c'est l'humilité sur deux lames. Les jeunes, qui vont la côtoyer et qui vont soupeser ses médailles, vont l'aimer au premier contact. Elle est douce, souriante, gentille.
«Sur la glace, elle affiche une confiance silencieuse, mentionne la chef adjointe de mission, Sylvie Bernier. C'est ce que j'aime des athlètes. Il n'est pas nécessaire de parler fort ou de jouer des coudes pour être champion.»
Madame Bernier lui trouve des traits de ressemblance avec un grand athlète québécois.
«Elle me rappelle Gaétan Boucher, ajoute-t-elle. C'est le même genre d'athlète. Ça ne parle pas fort, mais ça fait le travail.»
Plus de 2500 athlètes provenant de 80 nations ont participé à ces Jeux. Klassen est la seule personne à repartir avec cinq médailles. On peut dérouler dès maintenant le tapis rouge, de l'Atlantique au Pacifique. Elle le mérite.
La direction du Canadien, qui a l'habitude de dérouler le sien pour les médaillés québécois à leur retour des Jeux, devrait faire une exception et inviter Klassen, une athlète de l'Ouest canadien que chaque province voudra s'approprier tant ses exploits méritent d'être salués.
Dans le village des athlètes, on l'arrêtait constamment pour la féliciter.
«C'était excitant, mentionne-t-elle. Plusieurs de ces personnes m'étaient totalement inconnues.»
Superwoman et les enfants
Il sera intéressant de voir si Klassen pourra monnayer pareil succès. Il y a des milliers d'heures de travail impayées dans ces médailles.
Au Canada, où on n'accepte pas encore le principe de récompenser les médaillés olympiques, une médaille est rarement payante. Mais cinq, c'est une autre histoire.
En Italie, le gouvernement verse 150 000$ américains à chacun de ses médaillés d'or, comparativement à 42 000$ en République tchèque, à 25 000$ au Japon et aux États-Unis, à 15 500$ en Suisse et à 7 500$ en Australie.
«Je ne sais pas trop ce qui va se passer quand je vais revenir au pays», dit-elle en esquivant cette délicate question.
Elle a un agent: Landmark Sports Group, de Toronto. La même entreprise gère les affaires de celle qui lui a tracé la voie en patinage de vitesse longue piste, Catriona Le May Doan.
Des propositions devraient lui être faites à brève échéance. Elle se retrouve dans une position privilégiée puisqu'elle sera une figure dominante dans quatre ans à Vancouver.
Quant à l'inévitable célébrité qui la frappera de plein fouet à son retour, elle en rit. Elle affirme qu'elle veut juste rentrer à la maison et retrouver sa famille et ses amies. Cette fille, tout le monde le dit, a le bonheur facile.
Comment réagira-t-elle quand elle entrera dans une école avec ses cinq médailles accrochées au cou et que les enfants la prendront pour une superwoman ?
Elle s'esclaffe.
«Je souhaite juste que ce que j'ai accompli incite les jeunes à aller jouer dehors, à faire de l'activité physique et à s'impliquer dans les sports, souligne-t-elle. Plus ils feront du sport et meilleur sera le programme canadien dans quelques années.»
Aucun athlète médaillé n'aura un impact comme le sien parce que Cindy Klassen, c'est beaucoup plus que cinq médailles olympiques. La personne, la femme derrière ces extraordinaires exploits, a du coffre.
Quand on lui parle, on a l'impression qu'on pourrait facilement devenir son ami.
«J'espère que le Québec va l'inviter, mentionne Sylvie Bernier. Elle gagne à être connue. C'est une fille de famille qui possède de belles valeurs. Le Canada est chanceux de pouvoir compter sur une athlète comme elle.»