Deux hommes.
Le premier était identifié par son prénom, le second, par son nom.
Vous ne serez pas surpris d'apprendre que l'affiche se trouvait à la porte d'un pub à Dunblane, en Écosse. Les caméras de ESPN allaient régulièrement faire un tour dans cet établissement tout ce qu'il y a de plus scottish.
Tous ses occupants, bière brune à la main, étaient derrière le fils du pays. Toute l'Écosse… tout le Royaume-Uni.
Murray était devenu l'enfant ou le frère de tout le monde. Federer, habituellement adulé, respecté, admiré dans le monde entier, était devenu l'ennemi à abattre, le temps de ce beau dimanche ensoleillé sur la grande Albion.
Mais, au-delà du sport, Andy avait une autre mission plus importante si c'est possible de l'être. Il voulait donner à sa ville natale de Dunblane une place positive dans l'histoire et effacer celle qu'elle avait déjà tristement acquise, il y a 16 ans.
Comme tous les citoyens de cette municipalité, il voulait qu'on la relie à un événement rempli de sourires et de bonheur en lieu et place de cette épouvantable tragédie survenue 16 ans auparavant, quand un fou a abattu 16 enfants de l'école primaire, avant de s'enlever la vie. Un des enfants épargnés par cette tragédie était… Andy lui-même.
Déjeuner sur l'herbe
Comme bien des aficionados de tennis, j'étais bien installé devant mon écran, à 08h, ce dimanche matin pour le traditionnel Breakfast at Wimbledon.
Cette émission d'avant match était remplies d'entrevues et de commentaires destinées à mettre la table. Si on parlait bien sûr du grand Federer, la grande majorité du contenu revenait à cette seule notion : la pression sur Murray.
Et pour cause. Le dernier joueur local à avoir enlevé le plus prestigieux tournoi de tennis au monde était Fred Perry en… 1936. Une disette de 76 ans!
«Tout match de tennis devrait opposer deux joueurs qui l'amorce dans une parfaite équité de 0-0, au départ.» disait la voix hors-champ. «Mais pour Andy Murray, impossible. Il part déjà avec un déficit soit l'espérance d'une nation entière alourdissant ses épaules carrées.»
Tout un duel
Vers 09h10, dès le début du match, les raquettes claquaient sec et les deux hommes nous livraient un duel à la hauteur des attentes.
En 15 affrontements avec l'impérial métronome suisse, Andy Murray menait par 8-7 au niveau des victoires, mais n'avait jamais remporté une seule manche en deux finales du Grand Chelem. Il ne fallait pas s'étonner d'entendre la clameur dans le court central, sur les sites extérieurs et partout dans la contrée, lorsqu'il a enlevé le premier set.
Du côté de Federer, son coup droit dévastateur était au rendez-vous. Mais son élégant revers, en plus d'être présent, était également redevenu foudroyant. Mais comme c'est souvent le cas, Roger a péché par un grand nombre de fautes directes qui sont indignes d'un artiste de sa trempe. Après les deux premières manches, partagées par les deux joueurs, le Suisse en avait déjà commis 24 contre neuf seulement pour le favori de la foule.
Au-delà de tous les revirements de situation et d'alternatives dans le scénario, le match a rempli ses promesses. Un spectacle pur, peuplé d'échanges de toute beauté, par des joueurs maîtrisant toutes les phases du jeu de tennis.
Avares de reprises
Seule ombre au tableau, mais une bien petite ombre. Le diffuseur hôte, une chaîne britannique vraisemblablement, était bien pingre en reprises. Je dis vraisemblablement puisque l'émission originale, répercutée par les chaînes canadiennes, provenait de ESPN…
Mais c'est plutôt la marque des Américains d'en assaisonner chaque séquence et cette absence de reprises ne leur ressemblait pas. Depuis le début du tournoi, nos réflexes conditionnés de téléspectateurs se préparent à revoir les beaux placements et les points gagnés dramatiquement. À Wimbledon, toutefois, le nombre de reprises avait chuté d'un bon 60%. Presque agaçant, quelque fois.
Mais, cela dit, ce n'était qu'un bien humble vice de cuisson sur un déjeuner
Le retour du roi
À 5-5, deuxième manche, on nous a montré ces lourds nuages qui envahissaient le ciel londonien. Mauvais présage pour Murray et ses millions de compatriotes? Toujours est-il qu'il devait perdre cette deuxième manche sur un bris de service. Au début de la troisième, son jeu semblait moins assuré. Ses coups, moins incisifs. Sa stratégie, discutable.
Et au terme d'un partie-marathon de près de 20 minutes, ponctuée de trois chutes sur le gazon encore un peu humide, Murray se faisait briser, au propre comme au figuré. C'était 4-2 et, malgré l'opiniâtreté et la résilience du valeureux Écossais, Federer ne devait plus regarder en arrière.
Une victoire en quatre manches, procurait au Suisse un 17e titre en Grand Chelem et lui redonnait le premier rang mondial. Mais surtout, il lui permettait de rejoindre Pete Sampras avec sept triomphes à Wimbledon, le record absolu.
Ce sera pour une autre fois
Murray devra remettre à plus tard cette terrible responsabilité de redonner à son pays un titre sur gazon anglais. Mais il a du temps, il ne cesse de s'améliorer et il compte sur un nouvel entraîneur, le fameux Ivan Lendl, qui a fait un boulot remarquable en seulement six mois.
Il aura certainement son moment de gloire.