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La chronique Bertrand Raymond

Lucas : «Ce combat est celui de Mélodie»

Journal de Montréal Bertrand Raymond
Journal de Montréal
24/10/2008 09h55 
La chronique Bertrand Raymond - Lucas : «Ce combat est celui de Mélodie»
 


C'est quand Éric Lucas s'est présenté au pavillon Charles-Bruneau de l'hôpital Sainte-Justine en compagnie de sa conjointe, Marie-Claude, et de leur fille Mélodie, âgée de quatre ans, que la réalité l'a frappé.

«Je me souviens en crime de cette journée, raconte-t-il dans le cadre d'un entretien exclusif accordé dans les Cantons-de-l'Est, hier. C'est comme si ça m'avait frappé en pleine face. Je me suis dit : On est en plein dedans. On a le cancer, nous autres. »

Le soleil était radieux dans les Cantons, où on est en plein festival des couleurs, mais pas sûr que Marie-Claude et Éric aient le temps d'apprécier tout cela. La tête et le coeur sont ailleurs. La tête avec les médecins, et le coeur avec Mélodie.

Au début de septembre, dans le cadre d'un examen médical rendu nécessaire en raison des poussées de fièvre inhabituelles notées chez l'enfant, on a découvert une tumeur cancéreuse près d'un rein. Une forme rare de cancer.

Depuis, Mélodie a été opérée pour l'ablation de cette tumeur. Suivent maintenant les traitements de chimiothérapie. Elle a terminé lundi le second d'une série de six ou sept traitements qui devraient prendre fin quelque part en janvier.

Elle se porte bien. Elle a connu une seule journée difficile depuis que ses traitements sont commencés.

Pour le reste, on lui a expliqué qu'elle avait un gros bobo dans le ventre. Le bobo a été retiré, mais il faut maintenant qu'elle reçoive des traitements pour éliminer tous les petits bobos qui sont susceptibles d'être encore là.

«Le mot cancer n'a aucune signification dans la tête d'une enfant de quatre ans, explique son père. On lui en dit le moins possible. Devant elle, on s'efforce d'avoir l'air détendu. Il faut réagir le plus normalement possible, même si l'inquiétude reste constante.»

Lucas ne cache pas que son humeur est directement proportionnelle à l'état de santé de sa fille. Hier, il était plus souriant parce que Mélodie traverse une bonne période.

«Je vis la même chose que ma fille, explique-t-il. Si elle ne va pas bien, je n'ai pas le goût de parler à qui que ce soit.»

Pour Marie-Claude, la douleur est ressentie plus vivement encore. Son coeur de mère est lourdement hypothéqué. Son moral, on le comprendra, en paie le prix. Elle a perdu beaucoup de poids.

«Les femmes et les hommes ne gèrent pas les choses comme celle-là de la même manière, ajoute Éric. J'essaie de réagir le plus normalement possible. Je me répète constamment que les choses vont bien aller. Pour Marie-Claude, c'est plus difficile. Je trouve quand même qu'elle fait bien ça. Elle n'est pas à terre, mais ça reste très difficile.»

LA TÊTE RASÉE

Ceux qui croiseront le président d'InterBox au gala de ce soir, au cours duquel le joyau de l'entreprise, Lucian Bute, risquera son titre mondial contre Librado Andrade, verront un Lucas la tête totalement rasée.

Il s'est fait plumer par solidarité avec sa fille, qui a perdu ses cheveux. Même si ses parents savaient ce qui attendait Mélodie à la suite de ses traitements, ce fut un choc quand les premières poignées de cheveux de l'enfant sont restées dans ses mains. Comme elle en avait perdu beaucoup, on lui a expliqué qu'elle serait plus jolie si on les rasait complètement.

On s'inquiétait de sa réaction. L'exercice est devenu un jeu. Papa lui a demandé si elle voulait qu'il en fasse autant. Elle a évidemment dit oui. Et c'est même elle, en bonne partie, qui a rasé le crâne de son père.

«La beauté de la chose, c'est que ça lui va très bien, dit Lucas. Elle a un beau visage et avec ses petites boucles d'oreilles, elle est plutôt mignonne. J'aurais pensé qu'elle aurait été fâchée de ça, mais elle est très à l'aise.»

Quand on leur a appris la terrible nouvelle, Marie-Claude et lui ont été terrassés. On ne verra pas souvent un boxeur pleurer, mais Lucas admet qu'il ne s'est pas retenu souvent.

Ils n'ont pas crié à l'injustice. Ils ne se souviennent pas d'avoir dit : »Pourquoi nous» ? Ils ont plutôt eu une pensée pour tous ces enfants qu'ils voyaient dans les téléthons et qui sont passés par là. Chaque fois, ils s'étaient trouvés chanceux. Leurs deux belles filles, Alyssa, huit ans, et Mélodie avaient le bonheur d'être en excellente santé. Il ne leur était jamais passé par l'esprit que cela pouvait leur arriver.

«C'est mon enfant, mentionne le boxeur à la retraite. Si le cancer m'avait frappé, j'aurais réagi différemment. J'aurais décidé de me battre. Or, ce combat n'est pas le mien. C'est le sien. Elle ignore qu'elle se bat pour sa vie. Sur le plan émotif, c'est très difficile. J'essaie de penser positivement, mais je sais que ça se peut que...»

DOULEUR CONSTANTE

Lucas précise qu'il est plus à l'aise de parler de tout ça depuis que les premiers traitements de chimio sont commencés. Avant, il en était totalement incapable. Ça venait le chercher. L'émotion prenait le dessus. Quand on a prononcé le mot cancer pour la première fois devant lui, il a ressenti un choc qu'il ne peut décrire.

Lucas a déjà beaucoup souffert dans le ring. Des rivaux coriaces lui ont fermé les yeux. Il a subi des lacérations au visage. Certains soirs, il a donné l'impression de s'être fait passer dessus par un rouleau compresseur. Toutefois, ça ne se comparait pas à la douleur qu'il a ressentie quand on a identifié le mal qui rongeait sa fille.

«La différence est importante, souligne-t-il. Dans le ring, je ne souffrais pas longtemps. Par ailleurs, tant que Mélodie ne sera pas guérie, je ressentirai une douleur au fond de moi.»

Mélodie, elle, ne souffre pas. Le plus difficile pour elle, ce sont les

hospitalisations de cinq jours, rendues nécessaires par ses traitements. Elle trouve le temps long, même si elle n'est jamais seule.

Ses parents se relaient. Un soir, c'est maman qui dort à ses côtés à l'hôpital. Le lendemain, c'est papa. Même système à la maison où il faut être présent pour Alyssa, qui fréquente l'école.

Ils jouent avec elle pour tuer le temps. Ils regardent des films. Sainte-Justine a deux salles de jeux pour les enfants. Ils peuvent même y faire du vélo dans les corridors.

Marie-Claude et Éric ont toutefois une source de stress additionnelle en ce moment parce qu'ils ignorent encore si les premiers traitements de chimio ont eu un effet positif sur leur enfant.

«Ce serait plate d'apprendre que la chimio n'a rien réglé, dit Éric. Il faudrait alors qu'on se réorganise sur le plan des traitements qu'elle pourrait recevoir.»

ILS VIVENT D'ESPOIR

Ils ont eu leurs périodes de déprime. Éric a essayé de trouver les mots pour réconforter Marie-Claude. De son côté, il avoue avoir réussi assez bien à cacher ce qu'il ressentait.

«Je suis triste à l'intérieur, mais à l'extérieur, ça ne parait jamais trop, souligne-t-il. Dans ce temps-là, je ne parle pas. Je m'isole. Je reste à la maison. Je ne réponds pas au téléphone.»

À Sainte-Justine, il leur arrive de croiser des parents dont les enfants sont affligés du même mal que Mélodie. Timides et réservés, ils ne sont pas prêts à faire la conversation avec eux, surtout pas Éric.

«Nous voulons vivre ça en privé, dit-il. Je n'aime pas jaser d'une affaire comme celle-là. Parfois, tu apprends des choses que tu ne veux pas savoir et ça te jette par terre. Je n'ai pas besoin de ça.»

Lucas n'est pas retourné dans les deux restaurants La Cage aux Sports, à Granby et à Sherbrooke, où il a des intérêts financiers.

Le président de cette chaîne de restauration, Jean Bédard, l'a détaché temporairement de ses obligations. On lui accordera tout le temps nécessaire pour veiller sur son enfant. Il mentionne qu'il aurait tout lâché s'il avait eu un employeur qui l'avait obligé à rentrer au travail.

«Il faut que je sois là tout le temps. Je ne peux pas passer une journée sans la voir», dit-il.

Le reste est du domaine médical. Aucun médecin, si ouvert soit-il au dialogue, n'oserait s'aventurer à prédire le dénouement de la maladie.

«Il s'agit d'un cancer, précise Lucas. Ils en guérissent plusieurs et ils en perdent quelques-uns. Nous sommes conscients de ça. Nous n'avons pas le choix de penser qu'elle va s'en sortir. Pour Mélodie, nous n'avons pas le droit d'être négatifs. Il faut être de bonne humeur et lui démontrer qu'on a du fun. »




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