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La chronique de Bertrand Raymond

Père manquant, fils comblé

Journal de Montréal Bertrand Raymond
Le Journal de Montréal
29/05/2008 05h01 
La chronique de Bertrand Raymond - Père manquant, fils comblé
 


Il y a parfois de ces drôles de hasards. Quand il a rayé le nom du défenseur Kristopher Letang de sa formation en vue du match d'hier soir, Michel Therrien n'en savait rien, mais il a aidé le petit gars, qui a grandi et qui a fait tout son hockey mineur à Sainte-Julie, à aller à la rencontre de son père biologique.

Letang et son père, Claude Fouquet, se voient rarement. Il y a même déjà eu une longue période de silence entre les deux. Ils jasent parfois au téléphone et se voient occasionnellement durant l'été.

Or, juste au moment où le père se décide à faire le voyage à Pittsburgh pour le voir à l'oeuvre dans un match de la finale de la coupe Stanley, le fils apprend qu'il ratera sa première rencontre des séries, remplacé à la dernière minute par Darryl Sydor.

Au lieu de faire sa sieste d'avant-match, Letang a donc passé un peu de temps avec son véritable père, hier après-midi.

Durant sa jeune existence, le fils unique de Christiane Letang n'a pas eu de père. Il a eu un beau-père. Un homme qui, heureusement, a parfaitement remplacé le père qu'il aurait dû avoir.

«Quand une séparation survient, c'est habituellement difficile pour les enfants, explique Letang qui, à 21 ans, a déjà une saison complète d'expérience dans la Ligue nationale. Je n'ai pas eu à vivre cela parce que ma mère était enceinte de moi quand mon père l'a quittée.»

Père manquant, peut-être, mais fils comblé. Letang, qui a brûlé les étapes dans le hockey, n'est pas trop marqué par cette déchirure familiale. C'est un garçon qui semble heureux et bien dans sa peau. S'il connaît du succès dans sa carrière, il sait parfaitement à qui il le doit.

«J'ai eu la chance d'avoir dans ma vie deux personnes qui étaient des passionnées de ce que je faisais, ajoute-t-il. Ma mère et son conjoint, Michel Pépin, ont veillé constamment sur moi. Ma mère et lui n'ont pratiquement jamais rien manqué de mes activités de hockey.»

Plus curieusement encore, le jeune défenseur des Penguins aura droit à deux rencontres familiales cette semaine, à Pittsburgh. Son père rentre à Montréal aujourd'hui alors que sa mère et son beau-père assisteront au quatrième match de la série.

UNE RELATION SAINE

Letang considère Michel Pépin comme son véritable père parce que c'est lui qui l'a pris sous son aile. C'est lui qui, en compagnie de sa mère, a fait tous les déplacements dans les arénas afin de lui permettre de mieux se développer.

Parlons-en, justement, de sa progression. Deux fois gagnant de la médaille d'or au championnat mondial junior, il a remporté les trophées Émile-Bouchard (défenseur de l'année) et Kevin-Lowe (défenseur défensif) dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec, en plus du trophée Paul-Dumont à titre de personnalité de l'année.

On n'a pas de mal à imaginer qu'il ait pu être identifié comme la personnalité de l'année. Letang raconte son cheminement familial particulier en vous regardant droit dans les yeux. Il est capable d'appeler un chat un chat.

«J'ai une relation correcte, saine, avec mon père biologique, précise-t-il. Je n'ai jamais vécu avec lui. Je ne suis pas fâché contre lui et il n'est pas fâché contre moi. Moi, j'ai accepté la vie comme elle m'a été donnée.»

Il ne sait trop quand ni comment sa mère lui a expliqué ce qui s'était passé.

«J'ai vécu mes cinq premières années seul avec elle, dit-il. J'étais trop jeune pour me rendre compte de ce qui se passait et je suis aujourd'hui trop vieux pour m'en souvenir. Ma mère m'a déjà raconté qu'ils avaient eu leurs problèmes, mon père et elle. Je n'ai jamais aimé discuter de cela avec elle, car en abordant un sujet aussi délicat que celui-là, tu risques de faire de la peine à l'un ou à l'autre.»

Letang ne s'en cache pas. Même s'il n'est pas tourmenté par son passé, il admet qu'il lui arrive de trouver difficile d'avoir à naviguer entre deux familles.

Encore maintenant, la situation n'est pas très claire pour lui. Il n'ose pas se glisser entre les deux parce qu'il ne sait pas vraiment comment ses parents biologiques s'évaluent l'un l'autre. «Comme j'ignore s'il existe encore un conflit entre eux, je me sens parfois comme un filtreur entre les deux», avoue-t-il.

PAS ABATTU

Dans un monde idéal, il aurait reçu ses parents chez lui cette semaine. Il leur aurait procuré des billets pour les matchs. En les ramenant à l'aéroport, il les aurait embrassés en les remerciant d'être venus.

«J'ai quand même eu une belle enfance, reconnaît-il. Ma mère et mon beau-père m'ont tout donné. Même si Michel était le conjoint de ma mère, il a veillé sur moi et il a sacrifié beaucoup de choses pour moi. Ils ont tous les deux contribué au fait que je sois dans la Ligue nationale aujourd'hui.

«Dans la vie, quand tu as des parents qui t'appuient dans tout ce que tu accomplis, que tu fasses une bonne affaire ou que tu commettes une erreur, tu peux avancer plus facilement.»

Letang n'a pas paru abattu à l'idée de manquer le match d'hier. Déjà, dans sa jeune tête d'adulte, il est capable de placer les choses dans une juste perspective.

À quelques heures du match, il a pu s'asseoir avec l'homme qui l'a abandonné dans le ventre de sa mère, il y a 21 ans, et tenter tant bien que mal de rebâtir les ponts avec le passé.




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