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Chronique de Bertrand Raymond

Éloquent dans le silence

Journal de Montréal Bertrand Raymond
24/02/2008 07h31 
Chronique de Bertrand Raymond - Éloquent dans le silence
 


Comment savoir ce qui trotte dans la tête et dans le coeur d'un être aussi mystérieux que Bob Gainey ?

L'homme a célébré de grandes victoires sans jamais extérioriser son bonheur. Il a survécu à de terribles douleurs, tant physiques que morales, sans jamais les évacuer publiquement.

Hier midi, durant un dîner pour lequel il avait lui-même dressé la liste des invités, il a convié à l'avant quelques personnes qui lui sont chères afin de leur rendre un hommage personnel.

Il a remercié beaucoup de monde pour tout ce qu'il a reçu durant sa carrière, alors que beaucoup de monde aurait voulu le remercier pour ce qu'il a redonné à l'équipe et à la communauté.

Puis, il s'est adressé d'une façon bien sentie à des gens qu'il n'a pas nommés.

«Je vous remercie de ce que vous avez fait pour moi à un moment où j'avais plus besoin de l'équipe que l'équipe n'avait besoin de moi», leur a-t-il dit.

Ses yeux se sont embués. Sa voix a craqué. Personne n'a su de qui il parlait, mais on présume qu'il faisait allusion à la compréhension démontrée par le Canadien durant l'épreuve qui l'a frappé l'an dernier.

Encore une fois, même si ça lui semblait suffisamment important pour qu'il en parle, il a gardé le principal pour lui.

On ne s'étendra pas trop sur la magnifique photo de famille qui orne cette page et qui a été prise à Épinal, en France, où Gainey est allé faire la transition entre sa carrière d'athlète et son futur métier d'entraîneur.

Ils avaient tout pour eux. L'avenir financier de la famille était assuré. Cathy n'avait pas le cancer. Laura, dont le père caresse les cheveux, était une enfant heureuse. Les Gainey pouvaient juste regarder vers l'avant, loin en avant, puisque leur avenir annonçait plein de belles choses.

Tout a dérapé

Sans avertissement, la vie s'est mise à basculer pour les Gainey. Leur existence est passée du rose au gris, puis au noir.

Cathy est tombée malade. À l'image de son mari, elle a courageusement fait mine de ne pas avoir mal.

Jamais je n'oublierai la conversation que j'ai eue avec elle près du vestiaire des North Stars quelques minutes après que Mario Lemieux et les Penguins eurent gagné la coupe Stanley, au Minnesota, en 1991.

Elle était dans une phase avancée de son cancer et elle était remplie de chagrin parce que Bob venait de passer à un cheveu de gagner sa première coupe à titre d'entraîneur. «Pauvre Bob», disait-elle, un peu triste.

J'ai eu le goût de répliquer : «Et toi, Cathy...»

Laura et Colleen ont mal réagi au départ hâtif de leur mère. Elles ont souffert de dépression pendant que leur père devait continuer à diriger son équipe de hockey.

Puis, un jour, comme si Gainey n'avait pas déjà été assez durement éprouvé, Laura est disparue en mer.

La douleur qu'il a ressentie était tellement forte que même le Canadien en a souffert.

«Si l'équipe va bien cette saison, c'est parce que Bob a surmonté brillamment cette épreuve, précise le président du Canadien, Pierre Boivin. L'an dernier, il a été physiquement absent pendant longtemps. Mentalement, son absence s'est prolongée.»

«L'année a été difficile pour Guy Carbonneau dont c'était la première expérience derrière le banc. Aujourd'hui, ils se parlent quotidiennement. Ils discutent de leurs options. Ils analysent ce qui ne va pas. Bref, ils travaillent dans une ambiance nettement plus positive.»

Au-dessus de ses forces

On a blâmé Gainey parce qu'il n'a rien fait dans la phase finale des transactions l'an dernier alors que l'acquisition d'un joueur clé aurait pu mener l'équipe en séries. Il en a été incapable. Il n'était pas vraiment là.

Analyser une situation compliquée est généralement le point fort de Gainey comme directeur général. En pleine période de deuil, le mandat était au-dessus de ses forces.

L'un de ceux qui connaissent le mieux Gainey est l'ancien thérapeute de l'équipe, Gaétan Lefebvre, avec qui il est resté très lié. Il n'y a pas de meilleur endroit pour connaître un athlète que dans la clinique. C'est généralement à cet endroit qu'on peut savoir de quoi il est fait.

Or, Lefebvre a passé des heures et des heures avec Gainey à lui rafistoler les genoux et les épaules. Il a souvent essayé d'atténuer ses douleurs physiques, mais quand l'ancien capitaine a perdu sa fille, il a mis beaucoup de temps avant de lui téléphoner parce que, explique-t-il, c'est souvent dans le silence que Gainey est le plus éloquent.

À ce sujet, Sylvain Toupin, un ex-préposé à l'équipement aujourd'hui au service du Casino de Montréal, raconte une anecdote qui exprime vraiment tout le respect qu'on vouait à Gainey.

Il se lève, on se tait

Gainey avait une manie, dans le vestiaire comme sur la glace. Il aimait cogner du talon contre un mur ou contre la bande, de façon à ce que ses pieds trouvent parfaitement leur place dans ses bottines.

Quand la situation nécessitait qu'il dise quelque chose entre les périodes, il se levait, allait taper du patin contre le mur et en retournant à sa place, il en profitait pour exprimer son message.

«J'ai assisté plusieurs fois à une scène qui me donnait la chair de poule tellement le charisme dont il faisait preuve dans le vestiaire était fort, rappelle Toupin. Quand Bob se levait pour aller tester ses patins, les joueurs, qui jasaient fort entre eux, cessaient de parler. Pourquoi ? Juste au cas où Bob aurait eu quelque chose à dire. Quand il reprenait sa place sans dire un mot, les discussions reprenaient. Ce silence constituait un pur moment de respect.»

En lui rendant hommage durant le dîner qui a été organisé en son honneur, George Gillett et Pierre Boivin n'ont pas tenu des propos d'employeur à employé. Quand ils se sont adressés à lui, on aurait dit des associés.

Le propriétaire l'a salué dans un bel élan d'humilité. «Bob, tu nous rends fiers d'être tes partenaires», lui a-t-il dit.

Après des années de misère, Gainey, malgré les embûches personnelles, a brillamment relancé la machine. Ils ont de quoi être fiers.




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