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La chronique de Bertrand Raymond

«Ce jour-là, Dieu m'a aimé» - Claude Ruel

Journal de Montréal Bertrand Raymond
Le Journal de Montréal
20/11/2007 06h17 
Claude Ruel était absent, hier soir, quand l'un de ses élèves les plus doués a vu son chandail monter au firmament des Glorieux les plus illustres.

Son nom était sur la liste des invités de Robinson. Comme sa santé n'est pas très bonne, il a préféré regarder tout cela devant son téléviseur où il a entendu l'athlète fêté le remercier de l'avoir si bien épaulé.

«Je me fatigue rapidement, explique-t-il. Il faut que j'évite les situations stressantes.»

Robinson faisait partie du groupe de jeunes espoirs du Canadien qu'on appelait à l'époque les p'tits gars de Piton. C'est lui qui les a développés en passant beaucoup de temps avec eux durant l'été et après les entraînements.

«Skate, skate, skate!», criait continuellement le rondelet professeur. Ils en ont patiné un coup. Ils sortaient parfois de là la langue à terre, mais Ruel a fait d'eux de meilleurs joueurs.

«Je suis heureux pour Larry qui a tellement travaillé pour être le type d'athlète qu'il est devenu, souligne-t-il.

«Tu pouvais placer ton entière confiance en lui à tout moment.»

Ruel rappelle qu'un soir, à Uniondale, il a demandé à Robinson de prendre place à l'aile droite avec Bob Gainey et Doug Jarvis. Il avait besoin de lui pour contrer le dangereux trio formé de Clarke Gillies, de Bryan Trottier et de Michael Bossy.

«Il a disputé tout un match et nous avons gagné 3 à 1, précise-t-il. C'était un gars qui voulait toujours en faire plus. Un entraîneur était privilégié de pouvoir diriger un gars comme lui.»

Un repêchage mémorable

Robinson a été repêché en 1971 alors que la LNH ne comptait que 14 formations. Il a été réclamé au début de la deuxième ronde, au 20e rang.

Cette année-là, le Canadien comptait trois choix en première ronde qu'il a utilisés pour obtenir Guy Lafleur (1er), Chuck Arnason (7e) et Murray Wilson (11e).

Quand Ruel a présenté sa liste finale à Sam Pollock avant ce repêchage, il lui a fait remarquer qu'il avait vu un joueur qui méritait d'être réclamé parmi les 20 premiers. Il lui a demandé s'il pouvait courir le risque dans son cas.

«C'est toi, le boss du repêchage», avait-il rétorqué.

«Alors, je vais prendre cette chance», avait répliqué son recruteur en chef.

«Je peux le dire aujourd'hui, c'est moi qui ai trouvé Larry, confirme-t-il. En assistant à un affrontement entre Toronto et Kitchener, j'avais aperçu un grand bonhomme qui patinait bien et qui avait joué tout un match à l'attaque et à la défense.»

Ruel admet n'avoir jamais autant souffert à une table du repêchage, tellement il a eu peur de se le faire voler par une autre organisation.

«Quand Buffalo a choisi Craig Ramsay au 19e rang, c'est comme si on m'avait retiré une tonne de pression des épaules, dit-il. On a toutes nos croyances. Ce jour-là, je suis certain que le bon Dieu m'a aimé.»

Il se souvient qu'ils étaient nombreux à ne pas comprendre le grand intérêt du Canadien pour Robinson.

«Je ne crains pas d'avouer que je me suis mis la tête sur le billot pour lui, ajoute-t-il. J'en ai d'ailleurs fait autant pour Ken Dryden et Bob Gainey.»

Des gars de coeur

Deux ans plus tard, le Canadien détenait le 8e choix de la première ronde. Quand Pollock lui a demandé quel joueur il avait en tête, Ruel a répondu: «J'ai vu un gars à Peterborough.»

Pour Pollock et quelques recruteurs de l'organisation, Gainey était un pur inconnu.

«Sam m'a regardé, un sourire en coin, l'air de se demander si j'étais saoul», raconte-t-il.

Ruel croit que les joueurs pour lesquels il s'est battu sont devenus de grands athlètes parce qu'ils avaient un coeur gros comme ça.

«Larry était du même type que Serge Savard, souligne-t-il. Quand tu leur disais ce que tu attendais d'eux, tu n'étais pas inquiet. Tu savais que tu allais l'obtenir.»

Ruel mentionne qu'on ne peut pas se limiter au joueur de hockey quand il est question de Robinson.

«Je ne fréquentais pas les joueurs après le travail», explique-t-il.

«Je ne peux pas dire quel genre d'hommes ils étaient en dehors du hockey, mais je suis convaincu que Larry a été tout un père de famille. Il a toujours eu une bonne tête.»

L'invitation de Robinson l'a touché. Après toutes ces années, le retraité de 69 ans, qui écoule sa vie dans l'anonymat, réalise avec bonheur qu'il n'a pas été oublié.

Au bout du fil, sa voix est prise d'un spasme, comme si sa gorge cherchait un peu d'air pour laisser échapper une dernière confidence.

«Je suis content qu'il ait eu une pensée pour moi; c'est sans doute une marque d'estime pour tout le temps que j'ai passé avec lui», dit-il, en respirant difficilement.

Je ne serais pas du tout étonné que cet homme malade et fatigué, qui a consacré toute sa vie au développement de ses p'tits gars, ait versé une larme après avoir raccroché.

De la classe, Larry...

C'était plutôt embarrassant de commencer une cérémonie d'une telle importance devant des bancs vides. C'est trop tôt, 18h30. C'est l'heure où les bouchons de circulation paralysent la ville.

Après plusieurs minutes de présentation faite (heureusement) dans la pénombre, Robinson s'est amené sous les réflecteurs alors que des milliers de sièges étaient encore inoccupés.

Cette formule, qui est dictée par la Ligue nationale, est à repenser. Ces cérémonies tenues une heure avant le match représentent un risque qu'on ne peut se permettre de courir dans le cas des légendes qui ont contribué à faire du Canadien l'organisation la plus prestigieuse et, de Montréal, La Mecque du hockey.

Pour tout le reste, c'était parfait. L'émotion n'a surtout pas manqué.

Il fallait voir The Bird craquer et verser une larme ou deux, quand son chandail a pris la direction des hauteurs de l'édifice, pour comprendre tout ce que ce geste peut signifier pour des athlètes qui ont pourtant vécu des moments exaltants durant leur glorieuse carrière.

On a souvent vanté la classe de ce bel athlète. N'est-ce pas qu'il en a démontré en allant serrer la main aux joueurs des deux camps? C'était beau à voir.




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