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Bertrand Raymond

Dans le sillon de Gretzky


14/04/2007 07h42 

OTTAWA -- Une photo grand format de Sidney Crosby meublait la première page du Ottawa Citizen, hier, accompagnée de la manchette Show some class, Ottawa. Don't boo this boy.

Crosby a été hué chaque fois qu'il a touché à la rondelle durant le premier match de la série Penguins-Sénateurs. On a ovationné l'arbitre quand il lui a refusé le premier but de sa carrière dans les séries et les huées sont reparties de plus belle quand Crosby l'a finalement marqué dans la dernière minute de jeu.

On conspue cette merveille du hockey, un jeune homme sérieux, très mûr pour son âge, pour lequel l'intégrité de son sport est une priorité, parce que, malgré ses 19 ans, il est celui qui a le talent et les ressources nécessaires pour mettre un terme à la marche des Sénateurs dans les séries.

On le dépeint comme le digne successeur de Wayne Gretzky et de son patron Mario Lemieux, deux des plus grands artistes que le hockey ait connus. Le Citizen prédit même qu'il recevra l'Ordre du Canada, un jour.

Rien de tout ça n'est exagéré. Crosby allie les talents offensifs de Gretzky, le calme de Lemieux au même âge et la classe de Jean Béliveau.

L'une de ses forces, selon ses proches dans l'équipe, est de savoir ce qui se passe autour de lui. Il a un souci prononcé du détail. Il est conscient de ses responsabilités et les assume sans faire de chichi.

On lui en a beaucoup demandé quand il est débarqué à Pittsburgh à 18 ans. Après un arrêt de travail d'un an, la Ligue nationale avait un urgent besoin d'un vendeur. Non seulement a-t-il eu des obligations à remplir dans son propre marché, mais la ligue lui a imposé des sorties publiques et des rencontres de presse quasi injustes pour un adolescent sans expérience.

Dans un sens, cela a contribué à faire de lui ce qu'il est rapidement devenu, un jeune adulte parfaitement conscient de ses responsabilités professionnelles.

En territoire connu

Quand Mario Lemieux est arrivé à Pittsburgh, les médias locaux ont pris le temps de l'apprivoiser.

Crosby, lui, était déjà une bête médiatique quand on l'a repêché. Pee-wee, on lui accordait déjà de l'attention. Dans les rangs juniors, il était très couru par les grandes publications et les réseaux de télévision. Il était donc en territoire connu quand il a été assailli et pris en charge par la machine professionnelle.

Alors que plusieurs athlètes se défilent devant la presse, Crosby ne combat pas ses obligations. On lui en demande beaucoup durant la présente série.

Il n'accorde pas d'entrevues individuelles, mais après les entraînements et les matchs, pour éviter que ce soit le bordel dans le vestiaire, on l'amène dans la salle de presse. Comme on le faisait avec Gretzky, d'ailleurs.

Comme Gretzky, il lui arrive de trouver la tâche un peu lourde, mais il n'en laisse rien paraître. Après le premier match de la série, il était extrêmement déçu du résultat, mais il a longuement entretenu les gens des médias sur ce qui venait de se passer. Il était calme. Il avait réponse à tout. Et c'était raconté avec une maturité étonnante.

On dit pourtant qu'il n'est pas friand de ces conférences de presse n'impliquant que lui. Il préfère répondre aux questions dans le vestiaire, au milieu de son équipe, l'unique endroit où il se sent parfaitement à l'aise.

Le vice-président aux communications des Penguins, Tom McMillan, qui chapeaute l'équipe de relationnistes chargée de le guider dans ses déplacements et de s'assurer qu'il puisse respirer, explique sa routine quotidienne.

«Chaque jour, il sait qu'il aura à rencontrer les médias, souligne-t-il. Il se rend la tâche facile en l'acceptant comme une facette de son métier. Il ne se défile pas. Quand il revient au vestiaire après le match, il se débarrasse de son équipement, prend place devant son casier et attend les médias. Qu'il ait perdu 7 à 1 ou gagné 4 à 0, ça ne fait aucune différence. Il les attend.»

Il ne se pète pas les bretelles

McMillan précise que cette conduite ne lui a pas été suggérée par l'équipe. Il comprend son rôle. Il sait que, s'il s'acquitte de ses responsabilités sur-le-champ, il sera libre de son temps par la suite. Il n'en est pas à 15 minutes près dans sa journée.

En agissant ainsi, Crosby sait fort bien qu'il dégage ses coéquipiers d'une certaine pression.

L'an dernier, les Penguins, guidés par des vétérans usés, ont connu une saison de misère. Après les matchs, le vestiaire se vidait rapidement. Qui restait là pour expliquer ce qui s'était passé ? Un kid de 18 ans qui se doutait déjà que cela serait le lot de sa carrière.

Son attitude est déjà identique à celle qu'avait Gretzky dans la vingtaine. Il fait ce qui doit être fait. Il dit ce qui doit être dit. Il est à ce point conscient de la portée de ses actions et de ses paroles qu'il demande parfois à son entourage s'il a fait les choses correctement.

Son comportement fait des petits dans le vestiaire. Il ne joue pas à la star. Il tente de faire les choses modestement, en évitant de se péter les bretelles. Il s'acquitte de ses responsabilités.

«Quand le meilleur joueur de l'équipe agit de cette façon, c'est assez difficile pour nous tous de ne pas en faire autant», précise Gary Roberts, le portrait type du parfait vétéran.

Des cadeaux pour tout le monde

Quand l'occasion de démontrer son appréciation à l'équipe se présente, il n'oublie personne. Par exemple, quand son commanditaire Reebok lui offre des cadeaux, il s'assure que la compagnie fasse de même pour les joueurs, les entraîneurs et les préposés à l'équipement.

À la fin d'une saison, la coutume veut que les joueurs offrent un généreux pourboire aux préposés au vestiaire qui nettoient leurs choses et veillent sur leur équipement durant tout l'hiver.

Après sa première saison, Crosby a fait parvenir une enveloppe aux gens des communications. Du jamais vu.

Ils sont payés par l'organisation pour veiller sur lui, mais c'était sa façon bien personnelle de leur témoigner sa reconnaissance.

La vie chez Mario Lemieux

Inviter une verte recrue à partager la résidence familiale du propriétaire de l'équipe a été un trait de génie. C'était une façon habile de guider un gars de 18 ans dans le début d'une grande aventure et, par la même occasion, de protéger le plus bel investissement des Penguins de Pittsburgh.

Y rester pour une deuxième année a été un signe de maturité de la part de Sidney Crosby, qui avait déjà les ressources financières pour acheter sa première maison et voler de ses propres ailes.

Crosby et Mario Lemieux sont tous les deux fort discrets sur la relation qu'ils entretiennent. Tout ce qu'on sait, c'est que l'ex-vedette de l'Océanic de Rimouski se plaît dans cette maison. Les enfants de son propriétaire l'adorent. Il joue au hockey-balle dans la rue avec Austin, le fils de Mario.

La maison est suffisamment grande pour que Crosby jouisse de ses propres quartiers. Personne ne se marche sur les pieds.

Lemieux n'est pas du genre à s'imposer et à offrir des conseils non sollicités. Si Crosby ressent le besoin de se faire rassurer ou d'en apprendre davantage sur la façon de s'acquitter de ses responsabilités, c'est lui qui ira vers Lemieux et non le contraire.

La première année, il s'agissait de procurer à Crosby un environnement adéquat. Cette saison, s'il est de retour à la même adresse, c'est parce que son patron et lui ont apprécié l'expérience.

Le meilleur enseignant

Le fait que Crosby, malgré son statut de joueur numéro un de la ligue, apprécie encore de vivre dans un contexte familial nous en dit beaucoup sur sa personnalité. La plupart des gars de son âge auraient choisi de vivre en appartement.

Lemieux est une personne-ressource extraordinaire dans le quotidien de Crosby. Le propriétaire de l'équipe, qui est en mesure d'apporter une aide précieuse à son meilleur joueur, a réussi sa propre carrière sans avoir pu compter sur une expertise aussi précieuse que celle-là.

Il lui a fallu cinq ans avant de conduire les Penguins dans les séries. Il a remporté son premier titre des marqueurs à sa quatrième saison. Crosby a accompli les deux exploits à sa deuxième année, à 19 ans.

Ses succès ne sont peut-être pas étrangers au fait qu'il habite la maison du meilleur enseignant qu'il ait pu trouver, un homme capable de le mettre en garde contre les pièges de la vie tout en lui apprenant tous les trucs du hockey.

Une année d'apprentissage

Il n'est pas étonnant que Sidney Crosby semble plus vieux que son âge. Il a appris tellement de choses qui l'ont fait mûrir durant sa toute première saison professionnelle.

À son arrivée à Pittsburgh, il était enthousiaste à la pensée de pouvoir partager le même vestiaire que Mario Lemieux et parfois même de jouer au sein de son trio. L'expérience a malheureusement été très brève.

Quand le propriétaire des Penguins a été forcé de quitter subitement le hockey à la suite d'une faiblesse au coeur, Crosby a réalisé que même les plus grands ne sont pas indestructibles.

«En constatant de près ce qu'il a eu à vivre, ce fut un très dur moment à passer pour moi, admet-il. J'ai compris à quel point Mario aimait jouer. J'ai tenté de me mettre dans ses souliers et de comprendre à quel point cela a dû être difficile pour lui de ne plus sauter dans l'auto chaque matin pour se rendre à l'aréna.»

Il en a vécu des choses durant cette mémorable première saison à Pittsburgh.

Son tout premier entraîneur, Ed Olczyk, a été remercié de ses services et remplacé par Michel Therrien.

L'une des premières décisions de Therrien a été de faire de Crosby un adjoint au capitaine, ce qui lui a valu d'être tourné en dérision dans certains milieux parce qu'on le disait trop jeune et pas suffisamment expérimenté pour ce rôle.

L'équipe olympique du Canada, dirigée par Wayne Gretzky, l'a ignoré à l'occasion des Jeux de Turin.

On l'a traité de braillard quand il s'est plaint de l'inertie des officiels qui fermaient les yeux à la suite des coups salauds qu'il encaissait.

Il a vu un coéquipier, Zigmund Palffy, se retirer du hockey en laissant 10 millions de dollars sur la table à la suite d'une blessure à une épaule qui refusait de guérir. Ce geste lui a ouvert les yeux sur une forme d'intégrité peu commune.

Finalement, la réponse de Crosby est étonnante quand on lui demande quel a été le moment le plus marquant durant cette première saison.

Il rappelle qu'à l'occasion d'un match disputé à Long Island, il s'est retrouvé aux côtés de Lemieux. Pour la première fois, les choses ont cliqué entre eux. Il a capté la passe de Mario et a marqué.

«Sur le coup, je n'ai pas accordé trop d'attention à ce jeu, mais après son départ, c'est devenu un événement dont je vais me souvenir très longtemps», conclut-il.




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