Nick Perry
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Indonésie: le calvaire de malades mentaux enchaînés

Indonésie: le calvaire de malades mentaux enchaînés

Nombre d'autres abus sont constatés.Photo Adek Berry / AFP

Nick Perry

Dans un centre de soins psychiatriques d'une région rurale d'Indonésie, Sulaiman se débat sur son lit en bois, attaché avec une chaîne au pied. Comme lui, des milliers de malades mentaux à travers le pays sont enchaînés, relève un rapport publié lundi par HRW.

Enchaîner des patients atteints de handicaps mentaux est pourtant illégal en Indonésie depuis près de 40 ans, mais cette pratique reste répandue dans ce pays d'Asie du Sud-Est, en particulier dans les zones rurales où les centres de soins sont limités et où les familles croient les malades possédés par des esprits maléfiques, observe l'ONG Human Rights Watch (HRW).

«Personne ne devrait être enchaîné en Indonésie en 2016. Des gens nous ont répété encore et encore que cela revenait à vivre en enfer», a déclaré à l'AFP l'auteure du rapport, Kriti Sharma.

Nombre d'autres abus tels des violences sexuelles, électrochocs et entraves sont constatés dans des centres de soins pour malades mentaux souvent insalubres et surpeuplés de l'archipel, souligne le rapport.

L'Indonésie compte seulement 48 hôpitaux psychiatriques répartis à travers ce pays de 250 millions d'habitants à majorité musulmane, principalement dans des zones urbaines. Pour des millions de personnes vivant dans des régions rurales, les offres de soins adaptés sont rares. Des familles désespérées se tournent ainsi vers des guérisseurs, dont certains ont recours à l'enchaînement de patients.

La situation de Sulaiman, un patient enchaîné depuis deux ans et émacié, est courante. Sa famille, qui ne savait plus quoi faire quand il a commencé à jeter des cailloux contre les vitres de la maison du voisin, l'a emmené dans un centre de soins psychiatriques près de la ville de Brebes, dans le centre de l'île de Java.

L'homme y passe ses journées enchaîné à un lit en bois, soit dans le couloir délabré et puant, soit dans une chambre sombre avec des murs en béton nu.

«Je suis un homme stupide», a-t-il lancé lors d'une récente visite de l'AFP, en se tortillant sur un banc.

Non loin de lui, un autre homme enchaîné urinait depuis l'endroit où il se trouvait, ne pouvant atteindre les deux toilettes proches et sans portes, d'où se dégageaient des odeurs nauséabondes.

Dans une autre chambre sombre aux allures de cellule, Awan raconte qu'il est souvent enchaîné à son lit «24 heures sur 24».

Soignés avec des herbes et des prières

L'un des responsable du centre, Sholeh Mushadad, indique que les familles amènent les malades en disant simplement qu'ils ne sont «pas normaux». Les patients ne bénéficient d'aucun traitement médical. Ils sont soignés avec des herbes et des prières, dit-il.

«Nous n'avons pas d'autre choix dans cette institution. Leurs pieds sont enchaînés pour raisons de sécurité», explique le responsable.

En Indonésie, près de 19 000 personnes vivent enchaînées ou enfermées dans un espace réduit, observe HRW, après avoir interrogé pour son rapport quelque 150 personnes - professionnels de santé et malades mentaux.

Au moins 14 millions de personnes âgées de plus de 15 ans en Indonésie souffriraient d'une forme de déficience mentale, selon des données du ministère de la Santé.

L'enchaînement de malades mentaux existe ailleurs en Asie, mais ce phénomène est particulièrement commun en Indonésie, en raison de l'insuffisance de services sanitaires dans les zones rurales et du manque de traitements adaptés.

«Pour de nombreux Indonésiens, il est aujourd'hui très difficile d'avoir accès même aux soins de base, et aux services dont ils ont besoin», explique Mme Sharma.

C'est le cas de Waspiah, une femme de 25 ans atteinte de troubles mentaux, qui vit enfermée dans une étable pour chèvres, près de Brebes.

«Je veux juste m'assurer qu'elle ne s'enfuira pas à nouveau», explique son père, Fatoni.

Le chef du département des handicapés au ministère des Affaires sociales a reconnu que l'enchaînement de patients était un sérieux problème en Indonésie, mais qu'il faudrait du temps pour le régler.

«La peur est le principal problème. Peur de ce qui pourrait arriver si la personne enchaînée était libérée» de son entrave, a-t-il dit.

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