Dominique La Haye
Journal de Québec

Une réalité canadienne

Crimes d'honneur - Une réalité canadienne

Mohammad Shafia lors du procès à Kingston.© Agence QMI


Dominique La Haye

OTTAWA - Le procès fortement médiatisé de la famille Shafia a mis en lumière un « problème canadien » : celui des crimes d'honneur.

Si le phénomène n'est pas nouveau au pays et a pris de l'ampleur au cours de la dernière décennie, il appert que la société n'y est pas encore préparée, selon les experts interrogés par l'Agence QMI.

« Je pense vraiment que le Canada doit voir cela comme un problème canadien », signale la professeure à l'Université de Toronto Shahrzad Mojab.

« Le Canada n'a pas besoin d'éduquer le reste du monde, poursuit-elle. Ces gens ont subi un procès devant les tribunaux canadiens, car ils étaient citoyens canadiens. » Mme Mojab, qui a notamment témoigné au procès de la famille Shafia comme experte en multiculturalisme, croit qu'un plan d'action national axé sur l'éducation devrait être mis en place.

Elle affirme que le Canada aurait intérêt à s'inspirer de ce qui se fait ailleurs, notamment en Europe, pour prévenir les crimes d'honneur.

Avis que partage la professeure de la Faculté de droit de l'Université d'Ottawa Pascale Fournier.

« Je trouve qu'en Europe, on a mis en place toutes sortes de structures pour arrêter de se fermer les yeux et de se dire que ça va juste disparaître », constate Mme Fournier. La titulaire de la Chaire de recherche sur le pluralisme juridique et le droit comparé explique notamment qu'aux Pays-Bas, une unité policière spécifique aux crimes d'honneur a été mise en place.

« Il y a une équipe d'experts formés, de sorte que la femme sait qu'elle peut appeler cette cellule. Ils vont, par exemple, s'assurer qu'il y a une femme ou une policière musulmane comme intervenante, de sorte que la personne se sente comprise et qu'une relation de confiance puisse s'établir », ajoute Mme Fournier.

Un signal

Mme Fournier espère que le procès aura l'effet d'envoyer un signal aux autorités concernées, entre autres dans la façon dont elles aborderont dorénavant le problème dans « l'ère post-Shafia ».

S'il faut célébrer le verdict, dit-elle, selon lequel les trois accusés de la famille ont été trouvés coupables des meurtres prémédités des quatre femmes, Mme Fournier ajoute qu'il s'agit néanmoins « d'un jour triste » pour le Canada. « On a laissé ces femmes-là mourir, dit-elle. (.) On avait un dossier de la Protection de la jeunesse ouvert avec des intervenants dans le dossier, mais celui-ci a été fermé deux mois avant qu'il y ait les meurtres », rappelle Mme Fournier.

Dans les jours qui ont suivi le verdict, la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) a d'ailleurs admis que la notion de crime d'honneur ne faisait pas partie d'une réalité envisagée et que l'affaire Shafia avait suscité une prise de conscience.

Connaître et reconnaître le phénomène

« Il faut être conscient de cette logique de crime d'honneur et connaître le phénomène, mais aussi savoir le reconnaître pour intervenir », souligne pour sa part la professeure de la Faculté de droit de l'Université de Sherbrooke Marie-Pierre Robert.

Mme Robert a réalisé une étude sur le sujet, dans laquelle elle conclut que le Code criminel contient tous les outils pour « punir sévèrement » ce type de crime. Elle rapporte qu'aucun acquittement n'a d'ailleurs eu lieu au pays en cette matière.

La professeure Fournier explique que le crime d'honneur s'installe dans une dynamique bien différente de celui qui ressort de la famille nucléaire à laquelle les Québécois et les Canadiens sont généralement habitués.

« Dans une situation d'urgence, ça prend un système en place, il faut agir rapidement, efficacement et il faut savoir déceler le risque qui ne correspond pas nécessairement au risque qui plane sur «l'enfant blanc»», indique-t-elle.


L'affaire Shafia

- Mohammad Shafia, sa femme Tooba Mohammad Yahya, et leur fils Hamed ont été récemment condamnés à la réclusion à perpétuité, sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans, pour le meurtre de quatre femmes de leur famille, au palais de justice de Kingston, en Ontario.

- Les membres du jury, sept femmes et cinq hommes, ont pris 15 heures pour arriver à une décision unanime sur la culpabilité de chacun des trois accusés aux quatre chefs d'accusation de meurtre au premier degré de Zainab, 19 ans, Sahar, 17 ans, Geeti, 13 ans, et de Rona, 52 ans. Les corps des quatre femmes avaient été retrouvés le 30 juin 2009 dans une voiture immergée au fond d'une écluse à Kingston Mills.

- En fin de compte, les jurés ont convenu avec la Couronne et les enquêteurs de la police de Kingston que les Shafia, des Montréalais d'adoption, avaient tué leurs trois filles et la première épouse de Mohammad Shafia pour laver l'honneur de la famille.

- « Le motif apparent derrière ces meurtres honteux commis de sang-froid, c'est que ces quatre innocentes victimes ont offensé votre notion d'honneur, une notion fondée sur la domination et le contrôle des femmes. Cette notion malade de l'honneur n'a pas de place dans aucune société civilisée », a indiqué le juge Robert Maranger.

Au Canada

› On répertorie 17 victimes (avec les Shafia) de crimes d'honneur commis au Canada depuis 1999.

› Trois cas de crime d'honneur ont eu lieu au pays entre 1954 et 1983. Dans l'affaire Tripodi, en 1954, un immigrant italien ayant tué son épouse avait même été condamné à mort.

› Le crime d'honneur n'est pas une notion reconnue en droit pénal canadien, mais l'emprisonnement à perpétuité est la peine imposée dans 78 % des cas.

› Les gens reconnus coupables de crimes d'honneur au Canada provenaient aussi bien d'Afghanistan, du Pakistan, du Sri Lanka, des Émirats arabes unis, de l'Inde, du Vietnam et de l'Italie.

* Données tirées de l'étude intitulée : « Les crimes d'honneur ou le déshonneur du crime : étude des cas canadiens », réalisée par la professeure Marie-Pierre Robert, de l'Université de Sherbrooke

Qu'est-ce qu'un crime d'honneur?

√ Le crime d'honneur est commis en réponse à un comportement non conforme aux standards culturels de conduite qui régissent la sexualité de la femme. Par exemple : relations sexuelles avant le mariage, adultère, refus du mariage arrangé, divorce.

√ C'est un crime commis contre une victime (généralement de sexe féminin) par un membre de sa famille (généralement de sexe masculin) afin de restaurer l'honneur de cette famille, lequel est perçu comme ayant été entaché par le comportement, réel ou soupçonné, de la victime.

√ Le crime d'honneur est souvent accepté par l'entourage de la victime, y compris les membres féminins de sa famille. Le crime d'honneur est souvent un meurtre, mais il peut également s'agir d'une tentative de meurtre, défiguration (couper le nez ou les oreilles, brûler le visage à l'acide), voies de fait, agression sexuelle, etc.

«Lorsque la richesse est perdue, rien n'est perdu; lorsque la santé est perdue, quelque chose est perdu; lorsque l'honneur est perdu, tout est perdu » — Proverbe pakistanais



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