Les Shafia écopent de la prison à vie

Dernière mise à jour: 29-01-2012 | 21h54

KINGSTON, Ontario – Mohammad Shafia, sa femme Tooba Mohammad Yahya, et leur fils Hamed ont été condamnés à la réclusion à perpétuité, sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans, pour le meurtre de quatre femmes de leur famille, dimanche, au palais de justice de Kingston, en Ontario.

Les membres du jury, sept femmes et cinq hommes, ont pris 15 heures pour arriver à une décision unanime sur la culpabilité de chacun des trois accusés aux quatre chefs d'accusation de meurtre au premier degré de Zainab, 19 ans, Sahar, 17 ans, et Geeti , 13 ans, et de Rona, 52 ans.

Les corps des quatre femmes avaient été retrouvés le 30 juin 2009 dans une voiture immergée au fond d'une écluse à Kingston Mills.

En fin de compte, les jurés ont convenu avec la Couronne et les enquêteurs de la police Kingston que les Shafia, des Montréalais d'adoption, avaient tué leurs trois filles et la première épouse de Mohammad Shafia pour laver l'honneur de la famille.

Les 12 jurés ont été interrogés un à un à haute voix, dimanche, par le juge Robert Marenger qui voulait savoir s'ils étaient en accord avec le verdict final. L'une des jurées a éclaté en sanglots à la fin de cet épisode.

Les trois condamnés ont eu l'occasion de s'exprimer sur la décision rendue quelques minutes auparavant. «Je ne suis pas une meurtrière. Je suis une mère» , a dit Tooba Yahya.

«Nous ne sommes pas des animaux, a affirmé son mari. Nous n'avons pas commis de meurtre et c'est injuste».

Hamed semblait être le plus ébranlé des trois. «Je n'ai pas noyé mes sœurs», a-t-il affirmé au juge.

Malgré la condamnation des accusés, la mort des quatre victimes restera un mystère puisque l'enquête n'aura pas permis de savoir où, précisément, les victimes ont été tuées avant de finir au fond du canal Rideau.

Le juge Maranger a été sévère et direct. «Il est difficile de concevoir un crime plus odieux, plus méprisable, plus haineux», a-t-il fait savoir.

«Le motif apparent derrière ces meurtres honteux commis de sang-froid, c'est que ces quatre innocentes victimes ont offensé votre notion d'honneur, une notion fondée sur la domination et le contrôle des femmes. Cette notion malade de l'honneur n'a pas de place dans aucune société civilisée», a ajouté le juge.

Deux des trois avocats de la défense ont confirmé dimanche qu'ils interjetteront appel. «Décevant, c'est tout ce que je peux vous dire à ce stade, a déclaré Patrick McCann, l'avocat de Hamed. Oh, ouais, c'est sûr, il y aura un appel.»

L'appel doit être déposé dans les 30 jours suivant le jugement.

«Qu'y a-t-il à dire?» a demandé David Crowe, l'avocat de Tooba Yahya, avant de quitter précipitamment la salle d'audience. Il a confirmé qu'il interjettera appel.

L'avocat de Mohammad Shafia, Peter Kemp, a refusé de commenter.

À la sortie du palais de justice, plusieurs résidants qui attendaient le jugement ont salué et félicité les procureurs de la Couronne, Me Laurie Lacelle et Me Gerard Laarhuis, ainsi que le sergent Chris Scott de la police de Kingston.

«Nous sommes contents du verdict», a dit Me Laarhuis, soulignant que les principes de liberté et de démocratie ont été respectés avec ce jugement.

«C'est une bonne journée pour la justice canadienne, a-t-il ajouté. C'est un jour très triste parce que ce jury a trouvé que quatre femmes fortes et courageuses, éprises de liberté, ont été assassinées par leur propre famille.»

Selon le sergent Chris Scott de la police de Kingston, les procureurs «ont donné une voix aux victimes».

Réactions de spécialistes par rapport à ce jugement

— «La vitesse à laquelle cela a été rendu, on parle de 15 h de délibérations, c'est extrêmement rapide. Je n'avais pas prévu ça. Je prévoyais une semaine de délibérations» — Jean-Pierre Rancourt, criminaliste, à LCN.

— «Les jurés s'étaient fait une bonne idée avant les plaidoiries des avocats ou les directives du juge» — Jean-Pierre Rancourt, criminaliste, à LCN.

— «La théorie de l'accident n'avait aucun bon sens. C'était impossible pour quelqu'un, même inexpérimenté au volant, d'avoir un accident à cet endroit-là» — Jean-Pierre Rancourt, criminaliste, à LCN.

— «C'est extrêmement rare, surtout dans un procès de meurtre, avec trois accusés, et avec une multitude de preuves, que les jurés ne reviennent pas avec une ou plusieurs questions au juge» — Jean-Pierre Rancourt, criminaliste, à LCN.

— «Je ne suis pas surpris par le verdict», Bernard Grenier, juge à la retraite, à RDI.

— «La thèse de l'accident n'était pas raisonnable», Jean-Claude Hébert, criminaliste, à RDI.

— «J'ai été surpris par la rapidité du verdict», Jean-Claude Hébert, criminaliste, à RDI.

Le ministre de la Justice condamne les «crimes d'honneur»

Le ministre de la Justice, Rob Nicholson, a condamné les «soi-disant crimes d'honneur», tout en s'opposant à l'intégration de cette notion dans le Code criminel.

«Notre gouvernement est résolu à protéger les femmes et les autres groupes vulnérables de toute forme de violence possible, et à imputer aux coupables la responsabilité de leurs actes», a affirmé Rob Nicholson, dans un communiqué, peu après l'annonce du verdict du procès Shafia. «Nous avons été clairs, comme tout autre meurtre, cette pratique est barbare et inacceptable au Canada.»

En décembre, Rob Nicholson avait exclu la possibilité d'amender le Code criminel pour juger les «crimes d'honneur» différemment des meurtres au premier degré.

L'opposition a également réagi au verdict de culpabilité pour meurtres au premier degré émis dimanche à l'endroit de Mohammad Shafia, sa femme Tooba Mohammad Yahya, et leur fils Hamed.

«Il n'y a jamais rien d'honorable au sujet de la violence faite aux femmes, a déclaré la chef intérimaire du NDP Nycole Turmel dans un communiqué. Dans ce cas-ci, les néo-démocrates sont d'avis que le système judiciaire a fonctionné.»

«C'est presque impensable de tenter de s'expliquer cette histoire, a pour sa part commenté le chef intérimaire du Parti libéral, Bob Rae, depuis Vancouver. Le système de justice canadien a fait son travail.»

RETOUR EN ARRIÈRE (BACKGROUNDER)

Il sera impossible de savoir quelles sont les preuves acceptées par le jury pour en arriver à leur décision puisque tout ce qui a été dit pendant les 15 heures de délibérations doit rester secret.

Au cours du procès, qui a duré 12 semaines, les membres du jury, sept femmes et cinq hommes, ont entendu 58 témoins, regardé plusieurs vidéos d'interrogation de la police et examiné 160 pièces à conviction.

Les procureurs de la Couronne, Me Laurie Lacelle et Me Gerard Laarhuis, ont avancé que les femmes avaient été tuées pour laver l'honneur de la famille. Selon leur thèse, Mohammad Shafia aurait décidé d'éliminer ses filles notamment parce qu'elles s'habillaient de façon séduisante et qu'elles fréquentaient des garçons. La Couronne a argué que le point de non-retour avait été atteint par le père, le 17 avril 2009, lorsque la plus grande s'était enfuie du domicile pour un refuge pour femmes de Montréal. Elle s'était ensuite mariée.

La poursuite disposait d'une preuve d'écoute électronique dans laquelle on entendait le père dire, au sujet des victimes : «Que le diable défèque sur leurs tombes!»

Les trois filles et la première femme de Mohammad Shafia ont été retrouvées mortes dans une voiture découverte tôt le matin du 30 juin 2009, immergée à l'embouchure du canal Rideau. Le 22 juillet, le père, la mère et le frère ont été arrêtés à Montréal et accusés de meurtre.

Pour la Couronne, le père avait choisi la noyade comme tactique et le fils devait mener les recherches. L'analyse de l'ordinateur de la famille avait permis de conclure que certaines recherches, comme «où commettre un meurtre» ou «documentation sur noyade», avaient été faites sur Google.

Les Shafia ont toujours prétendu que c'est un bête accident. Ils ont également affirmé ne jamais avoir entendu parler de crime d'honneur et la défense a tenté de dépeindre le père comme étant un homme libéral et permissif.

Un expert en reconstitution d'accident avait expliqué que l'automobile dans laquelle se trouvaient les corps des quatre femmes avait été poussée dans l'écluse par un autre véhicule. Il a fait valoir que les dommages et éraflures observés sur l'arrière de la Nissan concordaient avec ceux relevés sur le devant de la Lexus de Mohammad Shafia.

Le pathologiste a, pour sa part, confirmé que les femmes étaient mortes noyées, mais l'enquête a démontré qu'elles n'avaient pas tenté de sortir de la voiture submergée, malgré le fait qu'elle se trouvait dans à peine quelques mètres d'eau et que la fenêtre du côté conducteur était ouverte.

Aucune trace d'un quelconque sédatif n'a été détectée.

Fait important, la Couronne ne disposait que d'une preuve circonstancielle, ce qui veut dire qu'elle n'était pas en mesure de prouver comment les accusés avaient commis le crime, mais qu'elle établissait un lien clair entre les meurtres et les trois membres de la famille.

Dates importantes :

• 30 juin 2009 : une Nissan Sentra noire est découverte vers 8 h 30 immergée dans le Canal Rideau par un employé au poste d'éclusage de Kingston Mills; un peu plus tard, le même jour, Mohammad Shafia, sa femme, Tooba Mohammad Yahya, et leur fils Hamed, se présentent au quartier général de la police de Kingston pour rapporter que leur voiture et quatre membres de leur famille sont disparus; vers 17 h, un plongeur commence à retirer de l'eau les corps de trois sœurs Shafia (Zainab, Sahar et Geeti) et de la première femme de Mohammad Shafia (Rona Amir Mohammad);

• 18 juillet 2009 : la police de Kingston place les Shafia sous écoute électronique et leur dit qu'une caméra de surveillance était en opération aux écluses de Kingston Mills la nuit du 30 juin; au cours des jours suivants, Mohammad Shafia est enregistré, tenant des propos méprisants à l'endroit de ses filles décédées;

• 21 juillet 2009 : des policiers de Kingston et de Montréal, avec les services de protection de la jeunesse du Québec retirent à la famille Shafia la garde de trois de leurs enfants; les parents Shafia et leur fils Hamed apprennent qu'ils sont sur le point d'être accusés du meurtre des quatre femmes retrouvées sans vie dans les écluses de Kingston;

• 22 juillet 2009 : Mohammed Shafia, Tooba Mohammad Yahya et leur fils Hamed sont arrêtés à Montréal et officiellement accusés de meurtre. Ils sont transportés à Kingston en soirée;

• 11 octobre 2011 : début de la sélection des jurés. Plus d'un millier de personnes ont été convoquées afin de sélectionner 12 jurés impartiaux et deux remplaçants;

• 20 octobre 2011 : début du procès. Le procès, devant tourner autour de la notion de «crime d'honneur», est prévu pour durer de deux à trois mois. Il se tient en quatre langues, soit l'anglais, le français, l'espagnol et le farsi.

• 29 janvier 2012 : en début d'après-midi, après 15 heures de délibérations, le jury en arrive à un verdict : chacun des trois accusés est reconnu coupable de quatre accusations de meurtre au premier degré; le juge Robert Maranger les condamne à la prison à vie sans droit de libération conditionnelle avant 25 ans.


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