L'enquête préliminaire de l'homme de 37 ans est fixée aux 22-23-24 février, presque un an jour pour jour après la tragédie qui a coûté la vie à Olivier, 5 ans, et Anne-Sophie, 3 ans, à Piedmont, le 20 février 2009.
Isabelle Gaston entend suivre les procédures qui se dérouleront au palais de justice de Saint-Jérôme.
«Ce sont mes enfants, je veux savoir ce qui va s'y décider, dit-elle. Il faut que je sache ce qui va se dire là. J'ai la chance d'avoir des procureurs en or, et des policiers en or.»
Mme Gaston est toutefois consciente qu'elle risque d'y entendre des faits difficiles pour elle.
Des bouts de vérité
«J'ai pas d'attente envers moi-même, dit-elle. Je me donne le droit de craquer, d'être vulnérable, d'être perdue.»
Elle s'attend à ce que toute la vérité ne soit pas nécessairement faite.
«Il n'y aura jamais la vérité à 100 %, dit-elle. C'est toujours des bouts de vérité. C'est des bouts de séquences qu'on essaie de mettre ensemble pour comprendre ce qui est arrivé.»
«Le procès, ça ne me redonnera pas mes enfants. Mais on ne peut pas passer par-dessus.»
Isabelle Gaston dit croire en la justice: «Je fais confiance au bon sens des jurés. Le reste, ça ne m'appartient pas.»
De façon générale, elle estime que les enfants ne sont pas suffisamment bien protégés dans notre société. Et le traitement de ceux qui commettent des crimes au détriment des enfants est trop laxiste.
Une insulte aux victimes
«Personnellement, je trouve qu'au nom de la maladie mentale, de la pauvreté, de la mauvaise enfance, on vient des fois excuser trop facilement le geste commis, dit Mme Gaston. Je trouve que c'est une insulte aux gens qui ont vécu des épreuves.»
«On a tendance à vouloir trouver une raison qui plaise au cerveau, poursuit-elle. Mais il n'y a rien qui justifie qu'on enlève la vie à un enfant. Rien.»
Pour Mme Gaston, le processus judiciaire permet tant d'échappatoires, de possibilités d'appel, de «manigances», qu'on en perd le vrai focus.
Selon elle, peu importe la vie que tu as menée, «si tu fais quelque chose de croche, il doit y avoir une sanction».
Tuer quelqu'un est un geste impardonnable, dit-elle. Elle croit qu'il ne devrait y avoir que très exceptionnellement des raisons qui excusent ce geste. Et elle en voit très très peu...
Souhaitez-vous avoir
d’autres enfants?
C’est dans mes plans
d’essayer d’avoir un
autre enfant un jour. Je
ne me vois pas vivre le restant
de mes jours sans enfants.
Mais des enfants, ce n’est pas
remplaçable par d’autres. Si tu
les perds, tu ne pourras pas les
remplacer.
Actuellement, j’ai un copain.
Je suis chanceuse d’avoir quelqu’un
qui me soutient, qui reste
à mes côtés par amour.
Ça ne doit pas être facile de
fréquenter une personne en
deuil.
Avez-vous déjà
songé à mettre
fin à vos jours?
Je ne dis pas que mon
combat est gagné, il
n’est pas gagné. C’est
sûr que j’y pense, des fois. Je
ne sais pas encore ce que va
être ma vie après, je suis occupée
à essayer de me guérir.Je ne promets rien à personne.
À un moment, tu te demandes
pourquoi tu continues. Sans
enfant, c’est comme si tu perds
un peu le but de ta vie. Tu
perds les rêves que tu avais
formulés avec eux…
Je m’accroche en me disant
que si j’inversais la situation,
est-ce que j’aurais voulu que
mon petit gars se suicide pour
venir me rejoindre? Non.
Comment, comme parent, est-ce
que je peux faire différemment
de ce que j’aurais
demandé à mes enfants?
Est-ce que vos patients vous reconnaissent
et vous parlent de la tragédie?
Étonnamment, je ne me
fais pas parler de tout ce
qui m’est arrivé. Les patients
ne font pas le lien avec
moi. Il faut dire que je n’ai pas
beaucoup été exposée et c’est
bien comme ça.
Il y a une fois où une patiente
a évoqué avec moi le drame qui
avait touché deux médecins de
l’hôpital, sans savoir que
c’était de moi qu’elle parlait!
Et je ne lui ai pas dit non plus.
Est-il difficile
pour vous de
retourner au travail?
Mes collègues m’ont permis
de retourner à mon
rythme. J’y vais quand je
veux, sans être intégrée à l’horaire.
Il y a des jours où j’ai vu
seulement trois patients en
10 heures. Je n’étais pas capable
de faire plus, je voulais que mes
patients aient de bons soins.
Il n’y a pas de place à l’erreur
quand tu traites les autres. Je
n’irai pas travailler pour représenter
un danger pour mes
patients.
Mes collègues, ils sont vraiment
gentils. Les infirmières,
les préposés, la dame de la cafétéria,
les gardes de sécurité.
C’est une petite famille. C’est un
travail d’équipe. On est vraiment
tous interreliés. J’ai un
profond respect envers tous mes
collègues de travail.
Que pensez-vous
de tous les messages
de sympathie que vous
avez reçus?
J’ai eu beaucoup de soutien
et ça m’a vraiment
aidée. J’ai reçu un grand
nombre de courriels et de lettres
que les gens m’ont envoyés
à l’hôpital et au salon funéraire.
Des enfants m’ont fait des dessins.
D’autres, du secondaire et
avec des difficultés d’apprentissage,
m’ont aussi écrit des messages.
La profondeur de ce
qu’ils ont écrit m’a impressionnée.
Je suis allée les rencontrer
par la suite. Un jeune de 13 ans
m’a écrit: «Le courage maintenant,
ce n’est pas de vivre la vie
que vous aviez prévue, mais celle
que vous avez.» Ayoye, c’est
un enfant qui m’a écrit ça!
Il y a eu une très
grande affluence
au salon funéraire:
qu’en avez-vous pensé?
Ça fait toujours du bien
de recevoir une marque
d’affection. Des gens ont
même fait une heure d’autobus,
puis la file au salon pour
venir m’offrir leurs condoléances.Ce n’est pas rien.
J’étais pas mal sonnée, durant
ces jours-là, toutefois.
Tout ce que je voulais c’était
prendre mes enfants et les bercer.
Et les gens au salon m’ont
permis de le faire. Ça m’a fait
beaucoup de bien. Les gens du
salon funéraire ont vraiment
été bons pour moi.
Vous avez développé
un stress posttraumatique,
je crois?
Les enfants, c’est la clientèle
que je préfère traiter
à l’hôpital, mais j’ai de la
difficulté: ils me rappellent mes
propres enfants. Si un enfant de
trois ans pleure, ça me fait de la
peine parce que j’entends cet enfant-
là comme si c’était le mien.
Ça s’améliore tranquillement
pas vite. J’essaie de changer ça,
de ne pas penser que c’est mon
enfant à moi qui souffre. Je parle
à mes enfants. Je me dis: «Là,
Olivier et Anne-Sophie, cet enfant-là a besoin d’aide, il a besoin
de notre énergie, maman a
besoin que vous lui donniez la
force d’aller s’occuper de ce petit
enfant-là.» Tranquillement,
je vois que ça m’aide. C’est souvent
un collègue qui va aller
s’occuper des enfants qui ont
besoin d’un médecin.
De toute évidence,
vous aimez
beaucoup les enfants…
Ils nous poussent à être
meilleurs. Il ne faut pas
les sous-estimer parce
que, demain, ce sont eux qui
prendront en charge la société.
On a une grosse job comme parent
de les rendre attentionnés
aux autres. Je trouve que la société a perdu gros avec le départ
de mes enfants. Dans
20 ans, les enfants qui ont cinq
ans aujourd’hui, ce sont peut-être
eux qui vont t’accueillir
en salle de chirurgie ou découvrir
un nouveau médicament.
Que pensez-vous
de l’aide apportée
aux victimes?
Moi, je ne suis pas
considérée comme une
victime, mais comme
une proche de victimes. Je
n’ai pas droit à grand-chose.
On n’est pas en état d’aller travailler,
mais les factures entrent
quand même.
Quand tu perds tes enfants,
t’as pas la force de vendre ta
maison, de perdre ton statut.
C’est un stress énorme. Quand
t’es au bord du désespoir, un
peu d’argent pourrait alléger
le fardeau. Et dans mon cas, je
suis médecin, j’ai une bonne
situation et j’ai rushé. Imaginez
les moins bien nantis!
On pourrait-tu rendre ça un
peu plus facile? Il existe des
moyens: par exemple, de ne
pas payer d’impôts pendant
une année. Même chose avec
le compte d’Hydro-Québec. Ce
serait une forme d’entraide.
Je ne connais pas grand-chose
là-dedans, mais il me semble
qu’on pourrait faire plus.