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Drame de Piedmont | Entrevue

«Ma sentence, je vais la vivre à vie»

Marc Pigeon
Le Journal de Montréal
20/12/2009 06h50 

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Drame de Piedmont | Entrevue - «Ma sentence, je vais la vivre à vie»
En attendant que l'heure du jugement arrive en 2010, Isabelle Gaston passera son premier Noël sans ses enfants, Anne-Sophie et Olivier. 
© Photo: courtoisie

Alors que l'heure du jugement viendra possiblement en 2010 pour le cardiologue Guy Turcotte, la mère des deux jeunes victimes affirme croire en la justice, mais ne base pas sa guérison sur le verdict.

«Je ne regagnerai pas ce que j'ai perdu. Moi, ma sentence, je vais la vivre à vie», a dit Isabelle Gaston plus tôt cette semaine lors d'une entrevue accordée au Journal de Montréal, dans sa maison des Laurentides.

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VOTRE OPINION:
Croyez-vous que justice pourra être faite?

L'enquête préliminaire de l'homme de 37 ans est fixée aux 22-23-24 février, presque un an jour pour jour après la tragédie qui a coûté la vie à Olivier, 5 ans, et Anne-Sophie, 3 ans, à Piedmont, le 20 février 2009.

Isabelle Gaston entend suivre les procédures qui se dérouleront au palais de justice de Saint-Jérôme.

«Ce sont mes enfants, je veux savoir ce qui va s'y décider, dit-elle. Il faut que je sache ce qui va se dire là. J'ai la chance d'avoir des procureurs en or, et des policiers en or.»

Mme Gaston est toutefois consciente qu'elle risque d'y entendre des faits difficiles pour elle.

Des bouts de vérité

«J'ai pas d'attente envers moi-même, dit-elle. Je me donne le droit de craquer, d'être vulnérable, d'être perdue.»

Elle s'attend à ce que toute la vérité ne soit pas nécessairement faite.

«Il n'y aura jamais la vérité à 100 %, dit-elle. C'est toujours des bouts de vérité. C'est des bouts de séquences qu'on essaie de mettre ensemble pour comprendre ce qui est arrivé.»

«Le procès, ça ne me redonnera pas mes enfants. Mais on ne peut pas passer par-dessus.»

Isabelle Gaston dit croire en la justice: «Je fais confiance au bon sens des jurés. Le reste, ça ne m'appartient pas.»

De façon générale, elle estime que les enfants ne sont pas suffisamment bien protégés dans notre société. Et le traitement de ceux qui commettent des crimes au détriment des enfants est trop laxiste.

Une insulte aux victimes

«Personnellement, je trouve qu'au nom de la maladie mentale, de la pauvreté, de la mauvaise enfance, on vient des fois excuser trop facilement le geste commis, dit Mme Gaston. Je trouve que c'est une insulte aux gens qui ont vécu des épreuves.»

«On a tendance à vouloir trouver une raison qui plaise au cerveau, poursuit-elle. Mais il n'y a rien qui justifie qu'on enlève la vie à un enfant. Rien.»

Pour Mme Gaston, le processus judiciaire permet tant d'échappatoires, de possibilités d'appel, de «manigances», qu'on en perd le vrai focus.

Selon elle, peu importe la vie que tu as menée, «si tu fais quelque chose de croche, il doit y avoir une sanction».

Tuer quelqu'un est un geste impardonnable, dit-elle. Elle croit qu'il ne devrait y avoir que très exceptionnellement des raisons qui excusent ce geste. Et elle en voit très très peu...

Souhaitez-vous avoir d’autres enfants?

C’est dans mes plans d’essayer d’avoir un autre enfant un jour. Je ne me vois pas vivre le restant de mes jours sans enfants. Mais des enfants, ce n’est pas remplaçable par d’autres. Si tu les perds, tu ne pourras pas les remplacer.

Actuellement, j’ai un copain. Je suis chanceuse d’avoir quelqu’un qui me soutient, qui reste à mes côtés par amour. Ça ne doit pas être facile de fréquenter une personne en deuil.

Avez-vous déjà songé à mettre fin à vos jours?

Je ne dis pas que mon combat est gagné, il n’est pas gagné. C’est sûr que j’y pense, des fois. Je ne sais pas encore ce que va être ma vie après, je suis occupée à essayer de me guérir.Je ne promets rien à personne.

À un moment, tu te demandes pourquoi tu continues. Sans enfant, c’est comme si tu perds un peu le but de ta vie. Tu perds les rêves que tu avais formulés avec eux…

Je m’accroche en me disant que si j’inversais la situation, est-ce que j’aurais voulu que mon petit gars se suicide pour venir me rejoindre? Non. Comment, comme parent, est-ce que je peux faire différemment de ce que j’aurais demandé à mes enfants?

Est-ce que vos patients vous reconnaissent et vous parlent de la tragédie?

Étonnamment, je ne me fais pas parler de tout ce qui m’est arrivé. Les patients ne font pas le lien avec moi. Il faut dire que je n’ai pas beaucoup été exposée et c’est bien comme ça. Il y a une fois où une patiente a évoqué avec moi le drame qui avait touché deux médecins de l’hôpital, sans savoir que c’était de moi qu’elle parlait! Et je ne lui ai pas dit non plus.

Est-il difficile pour vous de retourner au travail?

Mes collègues m’ont permis de retourner à mon rythme. J’y vais quand je veux, sans être intégrée à l’horaire. Il y a des jours où j’ai vu seulement trois patients en 10 heures. Je n’étais pas capable de faire plus, je voulais que mes patients aient de bons soins. Il n’y a pas de place à l’erreur quand tu traites les autres. Je n’irai pas travailler pour représenter un danger pour mes patients.

Mes collègues, ils sont vraiment gentils. Les infirmières, les préposés, la dame de la cafétéria, les gardes de sécurité. C’est une petite famille. C’est un travail d’équipe. On est vraiment tous interreliés. J’ai un profond respect envers tous mes collègues de travail.

Que pensez-vous de tous les messages de sympathie que vous avez reçus?

J’ai eu beaucoup de soutien et ça m’a vraiment aidée. J’ai reçu un grand nombre de courriels et de lettres que les gens m’ont envoyés à l’hôpital et au salon funéraire. Des enfants m’ont fait des dessins. D’autres, du secondaire et avec des difficultés d’apprentissage, m’ont aussi écrit des messages.

La profondeur de ce qu’ils ont écrit m’a impressionnée. Je suis allée les rencontrer par la suite. Un jeune de 13 ans m’a écrit: «Le courage maintenant, ce n’est pas de vivre la vie que vous aviez prévue, mais celle que vous avez.» Ayoye, c’est un enfant qui m’a écrit ça!

Il y a eu une très grande affluence au salon funéraire: qu’en avez-vous pensé?

Ça fait toujours du bien de recevoir une marque d’affection. Des gens ont même fait une heure d’autobus, puis la file au salon pour venir m’offrir leurs condoléances.Ce n’est pas rien. J’étais pas mal sonnée, durant ces jours-là, toutefois. Tout ce que je voulais c’était prendre mes enfants et les bercer. Et les gens au salon m’ont permis de le faire. Ça m’a fait beaucoup de bien. Les gens du salon funéraire ont vraiment été bons pour moi.

Vous avez développé un stress posttraumatique, je crois?

Les enfants, c’est la clientèle que je préfère traiter à l’hôpital, mais j’ai de la difficulté: ils me rappellent mes propres enfants. Si un enfant de trois ans pleure, ça me fait de la peine parce que j’entends cet enfant- là comme si c’était le mien. Ça s’améliore tranquillement pas vite. J’essaie de changer ça, de ne pas penser que c’est mon enfant à moi qui souffre. Je parle à mes enfants. Je me dis: «Là, Olivier et Anne-Sophie, cet enfant-là a besoin d’aide, il a besoin de notre énergie, maman a besoin que vous lui donniez la force d’aller s’occuper de ce petit enfant-là.» Tranquillement, je vois que ça m’aide. C’est souvent un collègue qui va aller s’occuper des enfants qui ont besoin d’un médecin.

De toute évidence, vous aimez beaucoup les enfants…

Ils nous poussent à être meilleurs. Il ne faut pas les sous-estimer parce que, demain, ce sont eux qui prendront en charge la société. On a une grosse job comme parent de les rendre attentionnés aux autres. Je trouve que la société a perdu gros avec le départ de mes enfants. Dans 20 ans, les enfants qui ont cinq ans aujourd’hui, ce sont peut-être eux qui vont t’accueillir en salle de chirurgie ou découvrir un nouveau médicament.

Que pensez-vous de l’aide apportée aux victimes?

Moi, je ne suis pas considérée comme une victime, mais comme une proche de victimes. Je n’ai pas droit à grand-chose. On n’est pas en état d’aller travailler, mais les factures entrent quand même.

Quand tu perds tes enfants, t’as pas la force de vendre ta maison, de perdre ton statut. C’est un stress énorme. Quand t’es au bord du désespoir, un peu d’argent pourrait alléger le fardeau. Et dans mon cas, je suis médecin, j’ai une bonne situation et j’ai rushé. Imaginez les moins bien nantis! On pourrait-tu rendre ça un peu plus facile? Il existe des moyens: par exemple, de ne pas payer d’impôts pendant une année. Même chose avec le compte d’Hydro-Québec. Ce serait une forme d’entraide. Je ne connais pas grand-chose là-dedans, mais il me semble qu’on pourrait faire plus.

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