«Nous pleurons tout le temps. Toute la famille ne fait que pleurer. Les enfants et ma femme ne mangent presque plus. Ils boivent de l'eau. Nous n'avons pas pu dormir avant la nuit passée», explique Mohammad Shafi, un homme d'affaires qui importe des composantes électroniques.
Dans leur appartement de Saint-Léonard, plutôt petit pour contenir une famille de neuf personnes, les Shafia passent d'une chambre à l'autre en pleurant.
Les quatre enfants survivants âgés de 8, 14, 16 et 18 ans vivent difficilement la perte de leurs trois soeurs.
«Shabana (16 ans) pleure sans arrêt. Elle est très affectée. Les enfants étaient proches les uns des autres. C'est très dur pour eux», explique Mme Yahya.
HORREUR ET INCOMPRÉHENSION
À l'horreur du drame, s'ajoute l'incompréhension. Car M. Shafi et son épouse ne comprennent pas, ne savent pas ce qui s'est passé. «Je n'ai aucune idée, aucune idée. Je ne sais pas».
Lundi soir, les neuf membres de la famille, accompagnés de la cousine de M. Shafi, revenaient d'un court voyage à Niagara Falls et à Toronto. Ils prenaient place à bord de deux voitures: un Nissan Sentra et une Lexus. Arrivés à Kingston, ils se sont arrêtés à un motel pour la nuit. Ils ont pris plusieurs chambres.
L'aînée des enfants, Zainab, qui dormait dans l'une des chambres avec deux de ses soeurs et sa tante, aurait demandé à sa mère les clés de l'auto pour y récupérer des vêtements.
M. Shafi n'en avait pas eu connaissance. «Quand je me suis réveillé, je n'avais plus les clés de la Nissan Sentra. Ma fille aînée, Zainab, n'était plus là, ni ses soeurs ni sa tante. Elles étaient parties avec la voiture. On ne savait pas où elles étaient», raconte M. Shafi.
UNE JEUNE REBELLE
Les parents décrivent Zainab, 19 ans, comme une rebelle, une jeune femme fermée et qui conteste l'autorité. «Elle voulait conduire la voiture, mais elle n'avait pas de permis. Je ne voulais pas», affirme le père de famille.
Mais malgré le geste de Zainab qui les a inquiétés, personne dans la famille ne s'imaginait le drame qui s'était produit. «Nous sommes retournés vers Montréal en pensant les retracer.»
Ce n'est que plus tard dans la journée qu'ils ont appris l'horrible nouvelle. «Nous sommes allés, ma femme et moi, identifier les corps à l'hôpital. Ils n'avaient aucune marque de violence, ni de bataille, ni de blessures», souligne M. Shafi en retenant ses pleurs.
DE KABOUL À MONTRÉAL
M. Shafi et sa famille sont arrivés au Canada il y a deux ans, après un séjour de quelques années à Dubaï, aux Émirats arabes unis. «Nous sommes tous arrivés sur le même vol», précise-t-il. C'était au Canada que M. Shafi avait choisi de refaire sa vie, lui qui avait été un homme d'affaires prospère pendant 37 ans à Kaboul, représentant les compagnies Sony et Panasonic.
«Nous sommes venus ici pour les enfants. Car en Afghanistan, c'était devenu dangereux», dit-il. «Je voulais qu'ils puissent aller à l'école et travailler.»
La famille loue depuis deux ans un appartement de trois chambres à coucher, dans un bloc de Saint-Léonard, mais devait emménager dans sa propre maison, sur la Rive-Sud, cette année
«J'ai acheté un terrain à Brossard et la construction de notre maison est sur le point de commencer. Nous devons déménager d'ici trois ou quatre mois», dit M. Shafi.
Lui et son épouse, qui est âgée de 38 ans, parlent difficilement l'anglais et encore moins le français. Mais leurs enfants, disent-ils fièrement, se sont adaptés très rapidement au Québec.
ELLE RÊVAIT DE DEVENIR MÉDECIN
«Mes enfants parlent tous très bien le français et l'anglais», précise Mme Yahya, en soulignant que sa fille Sahar, aujourd'hui décédée, adorait l'école.
«Elle avait de très bonnes notes. Elle pleurait parfois quand elle avait un 95%. Elle rêvait de devenir médecin pour aider les autres», se souvient sa mère, avant d'éclater en sanglots.
Sahar, comme son frère Ali et sa soeur Shabana, fréquentait l'école secondaire francophone Antoine-de-Saint-Éxupéry. Le directeur de l'école, Luc Noël, a préféré réserver ses commentaires. Un employé a indiqué au Journal qu'il ne souhaitait pas se substituer aux enseignants des deux adolescentes pour commenter un événement aussi tragique.
FUNÉRAILLES À LAVAL
Lors du passage du Journal chez les Shafia, la famille se préparait à recevoir la visite de proches. «Nous avons quelques cousins de mon côté de la famille», explique Mme Yahya.
C'est également un cousin de M. Shafi qui s'est occupé des arrangements funéraires. Les corps des quatre victimes ont subi des autopsies mercredi et jeudi, à Ottawa. «Les corps doivent arriver demain (aujourd'hui) à Laval. Mon cousin s'en est occupé. Moi, je n'avais pas la force. Ce ne sera rien de très compliqué», laisse tomber l'homme de 58 ans.