Taverne interdite aux femmes

Discrimination - Sexisme - Taverne interdite aux femmes

Notre reporter Jessica Nadeau explique au barman du Riviera qu’elle a droit, comme n’importe quel client, de prendre un verre dans l’établissement.Photo Le Journal - Martin Bouffard

Alexandre Geoffrion-McInnis
Le Journal de Montréal

Dernière mise à jour: 17-06-2008 | 15h49

Figée dans une autre époque, une taverne de la Rive-Sud refuse encore aujourd'hui de servir les femmes, même si cela est totalement illégal... depuis 22 ans.

Aussi sur Canoe.ca

Aussi incroyable que cela puisse paraître, la taverne Le Riviera de Delson a réussi à contourner une loi provinciale valable pour l'ensemble des tavernes québécoises depuis 1986 sans qu'aucune plainte ne soit formulée à la Commission des droits de la personne.

Le Journal a visité l'établissement à trois occasions depuis une semaine. De manière systématique, les différents bar man ont refusé de servir des femmes en invoquant différentes raisons.

Ils ont notamment parlé d'un droit acquis du propriétaire depuis près de 40 ans et d'un permis de taverne refusant les femmes pour 100 ans.

Permis inexistant

La Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec (RACJQ) assure que ce type de permis discriminatoire n'existe pas.

«Il n'y a aucune clause sur les permis de taverne qui permet à un tenancier de refuser des clients pour des motifs discriminatoires», dit Colette Lépinay, porte-parole de la RACJQ.

À l'intérieur de la taverne, la salle est sombre et l'ambiance austère. Le mobilier semble dater des années 1970.

La seule toilette de l'établissement est réservée aux hommes. Derrière le bar, un calendrier de femmes nues ajoute à l'aspect machiste de l'endroit.

«C'est une taverne ici. Tant que le Manoir Riviera ne vendra pas, les femmes ne pourront pas entrer. Ça fait 40 ans que c'est de même», indique le barman Gilles Picotin.

L'établissement diffusait même jusqu'à tout récemment des films pornos en soirée sur l'immense télévision installée dans un coin de la pièce, souligne un habitué de la taverne qui a préféré conserver l'anonymat.

Boîte de nuit

Certaines tavernes au Québec ont pu discriminer les femmes légalement jusqu'en 1986. Depuis, la gente féminine a accès à l'ensemble des débits d'alcool du Québec, sans restriction.

La taverne Le Riviera et la boîte de nuit du même nom appartiennent aux mêmes propriétaires et se retrouvent sous un même toit. La boîte de nuit Le Riviera ne pratique aucune discrimination.

Selon Luc Leclerc, avocat spécialisé en droits de la personne au cabinet Gobeil Leclerc et Associés, le droit acquis ne peut être invoqué pour motiver le refus de servir des femmes dans un établissement public.

«C'est complètement discriminatoire. On ne peut empêcher l'accès à une personne pour ce genre de motif», ajoute Lucie Lemonde, professeure spécialisée dans les droits de la personne à l'UQAM.

Plainte

Selon Mme Lemonde, la taverne Le Riviera ne sera toutefois pas inquiétée par les inspecteurs de la Commission des droits de la personne tant qu'une plainte ne sera pas déposée par une femme.

«La Commission des droits de la personne n'a pas les ressources pour mener des enquêtes de son propre chef», indique la professeure.

* * *

3 VISITES 3 EXPULSIONS

ESSAI 1

5 juin 13h15

Le matin, au téléphone, un serveur qui affirme travailler à cet endroit depuis 30 ans souligne ouvertement que les femmes ne sont pas permises.

«On a bien le droit de refuser des femmes, c'est le dernier endroit où on peut se retrouver entre hommes», explique-t-il.

En après-midi, une femme tente d'entrer à la taverne Le Riviera afin de se faire servir une consommation. Après qu'elle a franchi le seuil, les six clients à l'intérieur se taisent et la regardent d'un air hostile. Un certain malaise s'installe dans la salle, l'atmosphère est lourde.»

Tu ne peux pas être ici. Si tu veux prendre un verre, tu dois aller de l'autre côté», indique le barman Gilles Picotin. L'homme d'une soixantaine d'années porte une veste en cuir noir sans manches pardessus une chemise à carreaux. Ses cheveux gris sont léchés et il arbore une moustache.»

Il (le barman) ne servira jamais une femme. Il ne l'a jamais fait et ne le fera jamais», explique un client dans la soixantaine.» C'est la dernière taverne réservée uniquement aux hommes. C'est comme dans Broue, icitte», ajoute un homme dans la trentaine après le départ de la femme.»

Je pense que c'est généralement accepté par les femmes du coin le fait qu'elles ne puissent pas venir à la taverne», ajoute-t-il fièrement.

ESSAI 2

9 juin 16h15

Cette fois, un homme et une femme tentent d'entrer à la taverne. Ils portent sur eux un stylo microphone qui a enregistré l'ensemble de la conversation. Les conversations arrêtent brusquement et les regards se fixent tous sur la femme.

Homme : «Bonjour !»
Homme : «Pas de femmes dans la taverne. C'est encore une taverne de vieux bonhommes. Faut aller de l'autre côté. Par là, là» (en indiquant la sortie).
Homme : «Je ne peux pas rester ici ?»
Homme : «Dans la taverne, non.»
Homme : «Pourquoi ?»
Homme : «Parce qu'on n'a pas notre permis, nous autres, pour recevoir des femmes. C'est encore une vieille taverne. Notre permis a 100 ans.»
Homme : «C'est pas illégal de faire ça ?»
Homme : «Non, non, mais non. C'est pas illégal, c'est un droit acquis.»
Homme : «Ben là, on voulait juste prendre une bière.»
Homme : «Non. Si vous voulez prendre une bière, allez de l'autre côté.»
Homme : «Un droit acquis ?»
Homme : «Ben oui, un droit acquis. Tu connais pas ça ?»
Homme : «Ben oui, je connais ça, mais les tavernes laissent normalement rentrer n'importe qui.»
Homme : «Pas ici, c'est une taverne» (en montrant le permis au mur).
Homme : «Donc vous avez un permis pour les hommes qui veulent boire de l'alcool, mais moi, comme femme, je ne peux pas en boire ?»
Homme : «Non.»

ESSAI 3

12 juin 16h15

Une femme entre seule dans la taverne et demande à se faire servir une bière. Elle porte dans sa sacoche un stylo microphone qui a enregistré l'ensemble de l'échange. Dès son entrée, les discussions cessent abruptement. Tous les regards sont tournés vers elle.

Le barman, Gilles Picotin (G. P) : «On ne sert pas de femmes ici.»
Homme : «J'aimerais juste prendre une bière.»
Homme : «C'est une taverne ici, on n'a pas le droit de te servir.»
Homme : «Vous avez l'ordre de ne pas me servir ?»
Homme : «On a un permis pour servir seulement des hommes ici. [...] Mon permis ne me permet pas de vendre aux femmes.»
Homme : «C'est pas écrit dessus pourtant.»
Homme : «J'te dis que je ne peux pas te servir !»
Homme : «C'est ton patron qui ne veut pas que tu me serves ?»
Homme : «Oui, c'est mon patron qui veut pas. C'est le Manoir Riviera inc. qui ne veut pas. Je vais perdre mon emploi si je te sers.»
Client : «Il y avait trop de batailles ici avant à cause des femmes. C'est pour ça qu'il refuse.»
Homme : «Je veux parler au patron.»
Homme : «C'est bien de valeur, mais même si tu parles au patron, t'auras pas de bière. Va de l'autre bord prendre ta bière si tu veux.» (Un serveur entre dans la pièce)
Client : «Y a même pas de toilette pour les femmes. C'est une autre raison de te refuser.»
Homme : «Donc je peux pas avoir de bière ?»
Serveur : «Non, qu'est-ce que tu veux, on est archaïque.»


Vidéos

Photos