La forêt boréale manque de policiers pour surveiller

Yves Chartrand -Journal de Montréal

La forêt boréale manque de policiers pour surveiller les compagnies forestières. Le règlement sur les normes d’intervention a beau avoir trois pieds d’épaisseur, ça ne donne rien s’il n’y a personne pour le faire appliquer.

La meilleure image, c’est le président du Syndicat de la fonction publique du Québec qui l’a formulée devant les membres de la commission Coulombe.

«Il y a un manque cruel d’inspecteurs sur le terrain, a lancé Michel Sawyer. C’est pareil comme s’il y avait juste trois chars de police pour patrouiller l’île de Montréal.»

Michel Sawyer cite en exemple une unité d’aménagement forestier de la région de Charlevoix qui couvre 25 000 kilomètres carrés et où l’exploitation forestière est intensive. «Il y a à peine deux ou trois inspecteurs pour y patrouiller. C’est nettement insuffisant.»

Et ce n’est pas tout, dit le président du syndicat, ceux qui sont sur le terrain sont craintifs et ont souvent peur de dénoncer des situations.

Lobby
«Le lobby de l’industrie forestière est extrêmement puissant et a des entrées privilégiées au ministère. Ces gens-là vont jouer au golf ensemble. Alors, nos inspecteurs, eux, sont pris entre les deux. Il y a des milliards en jeu et des jobs.»

Stéphane Caron, son attaché de presse, souligne que tous les employés de Forêt Québec et du secteur des forêts du ministère des Ressources naturelles ont reçu cet été une lettre signée par les deux sous-ministres de la forêt, Marc Ledoux et Michel Bordeleau.

Les deux sous-ministres leur rappellent que seules quelques personnes autorisées pouvaient communiquer des informations à la commission d’étude sur la gestion de la forêt publique du Québec.

En clair, on leur demande de se taire.

«C’est le genre de lettre que l’on envoie habituellement après qu’un document est coulé à la presse et qui met les politiciens dans l’embarras, ce qui n’est pas le cas ici. C’est vraiment exceptionnel comme initiative.»

Moins de normes, mais plus d’inspecteurs
Jean-Maurice Matte est le maire de Senneterre, en Abitibi, une petite ville au beau milieu d’un immense territoire d’exploitation forestière.

«Les gens du ministère font du bon travail mais pour surveiller un territoire de 16 500 kilomètres carrés, ils sont à peine une quinzaine d’employés, cols blancs inclus. C’est une farce.

«Depuis plusieurs années, le ministère est convaincu qu’il peut gérer les forêts à partir des bureaux à Québec. Mais ce n’est pas vrai : une forêt, ça se gère sur le terrain.»

Des infractions à la tonne
Malgré une liste d’infractions qui n’en finit plus, jamais une compagnie forestière n’a vu son contrat révoqué par le gouvernement en raison d’un taux de délinquance trop élevé.

Pourtant, les récidivistes ne manquent pas dans la forêt. Depuis 1990, les compagnies – et des particuliers – ont payé plus de sept millions de dollars d’amendes pour plus de 5 200 chefs d’accusation pour lesquels elles ont été condamnées.

Ces infractions relèvent autant de la Loi sur la forêt (coupes illégales, non-déclaration de bois, etc.) que du Règlement sur les normes d’intervention (non-respect des lisières en bordure de cours d’eau, construction de chemins non conforme, etc.).

Pas de points d’inaptitude
Mais malgré l’épaisseur du dossier noir de certaines entreprises, jamais l’une d’elles n’a perdu son contrat d’approvisionnement. Les compagnies forestières ne sont toujours pas assujetties au régime appliqué aux automobilistes : il n’existe pas de système de points d’inaptitude qui pourrait mettre en danger leur permis.

«À ma connaissance, il n’y a jamais eu de permis retiré en raison d’un nombre trop important d’infractions», dit François Lavallée, de la direction de l’assistance technique du ministère des Ressources naturelles.

Bien sûr, parmi les condamnés, on retrouve le pauvre bougre du Lac-Saint-Jean ou de l’Abitibi qui s’est rendu sur les terres publiques pour se couper un sapin de Noël, mais la plupart des condamnations concernent de grands exploiteurs.

Les champions sont la Coopérative forestière Papineau-Labelle et Domtar avec respectivement 152 et 151 condamnations. Elles sont suivies de près par Abitibi-Consolidated avec plus d’une centaine de verdicts de culpabilité. Viennent ensuite Boisaco (au Saguenay) avec 85 condamnations et Uniforêt, avec 76 condamnations.


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