La peur des toilettes publiques

Andrey Tremblay - Journal de Montréal

Êtes-vous de ceux qui vont aux toilettes sans problème à la maison, mais qui se butent à un véritable blocage dans des toilettes publiques? Alors, oubliez les problèmes de prostate ou de vessie. Peut-être souffrez-vous de parurésie.

On nomme aussi cette maladie «syndrome de la vessie timide». En clair, c’est l’incapacité de faire ses besoins quand des gens sont autour de soi, selon le Dr Steven Soifer, cofondateur et président de l’Association internationale de parurésie.

Les parurésiques ont horreur de la proximité aux urinoirs. Ils craignent qu’on les entende, qu’on les regarde, qu’on calcule depuis combien de temps ils sont là, debout, sans parvenir à se soulager.

Selon le Dr Soifer, cette phobie sociale est la plus commune après la peur de parler en public. Mais c’est aussi celle dont on parle le moins en raison de son caractère embarrassant.

La parurésie touche de 1 % à 7 % de la population, à divers degrés, estime le Groupe de support pour parurésie de Montréal. Parmi toutes les personnes atteintes, 90 % sont des hommes.

Mais quelques femmes sont aussi affectées. Celles-ci craignent qu’on les entende uriner ou qu’on voit leurs pieds sous la porte de la cabine.

La honte
«C’est une drôle de phobie, reconnaît Marie Laplante de Phobies-Zéro, un organisme de Montréal. Mais c’est très difficile à vivre.»

«J’ai vu un homme contenir deux litres de liquide dans sa vessie à force de se retenir», dit le Dr Steven Soifer, coauteur du livre Shy Bladder Syndrome : Your Step-by-Step Guide to Over Coming Paruresis.

Cette condition psychologique débute à l’adolescence sans que les spécialistes n’en connaissent la cause. Ensuite, elle engendre de graves problèmes tout au long de la vie adulte.

«La personne atteinte refuse de souper chez des amis. Elle peut même garder un emploi moche toute une vie, simplement parce qu’elle y a trouvé des toilettes qui la mettent en confiance», observe Marie Laplante de Phobies-Zéro.

Le phénomène est tel qu’il existe des groupes d’entraide partout dans le monde, notamment à Montréal, à Toronto, aux États-Unis, en Europe, en Australie et sur la scène internationale.

C’est dans les toilettes publiques du centre Eaton que les membres du groupe de support pour parurésiques de Montréal vont s’exercer.

«Ça semble ridicule, admet Luc, l’un des responsables du groupe. Mais il faut pratiquer longtemps pour s’en sortir. Je pratique depuis un an. Mais j’estime qu’il me reste une autre année de travail pour maîtriser mon problème.»

Le groupe de soutien pour parurésie de Montréal a vu le jour il y a un an. Il regroupe actuellement sept membres, âgés de 19 à 40 ans.

Les membres poursuivent un seul but : maîtriser cette phobie qui les rend honteux et qui gouverne leur vie. Leur arme : la thérapie par exposition graduelle.

Centre Eaton
«On se rencontre au Centre Eaton, explique Luc. On boit beaucoup d’eau. On se divise deux par deux. Puis on fait le tour de toutes les toilettes en essayant d’uriner. Si ça ne marche pas, on passe à la toilette suivante.»

Le degré de difficulté de chaque salle de bain dépend du nombre d’urinoirs, de leur proximité, de l’existence ou non de séparations, de la grandeur de la salle de bain, etc.

«Au début, on avait peur que les clients du centre commercial nous remarquent, confie Luc. Mais aujourd’hui, ça nous passe dix pieds au-dessus de la tête. On ne fait rien de mal. On a simplement envie!»

La pratique donne des résultats rapides, mais la phobie se terre à jamais dans la tête des parurésiques.

«J’arrêterai de pratiquer le jour où je serai complètement guéri, dit Luc. Mais ça me semble impossible. J’aurai toujours peur de faire ça en public.»

Souffrant de parurésie sévère, Martin a passé 30 heures pendant un vol de Dorval à Shanghaï sans se rendre une seule fois dans les toilettes de l’avion, pas plus que lors des escales.

«L’avion, c’est le pire cauchemar des parurésiques», dit l’homme de 40 ans, résidant de La Malbaie.

«Je me suis déshydraté toute une journée avant de prendre un vol, confie-t-il. Je suis allé à la toilette avant de partir de chez moi à Montréal… puis j’y suis retourné 30 heures plus tard dans ma chambre d’hôtel en Chine.»

Martin souffre de parurésie depuis l’adolescence. Comme la majorité des personnes atteintes, il en ignore la cause. Ce qu’il sait cependant, c’est que la proximité dans les toilettes publiques le répugne.

«J’ai peur d’être écouté, jugé, regardé, qu’on calcule depuis combien de temps je suis debout devant l’urinoir. Toutes sortes de pensées irrationnelles tournent dans ma tête», raconte-t-il.

«Plusieurs symptômes physiques se déclenchent alors, dit-il. J’angoisse et j’ai le cœur qui débat.»

Secret
Rongé par le secret, Martin a confié son problème à sa conjointe et à un bon ami. Il fréquente aussi un groupe de soutien pour parurésiques, à Québec.

Avec ce groupe, Martin traite sa parurésie par exposition graduelle.

«Je bois beaucoup d’eau et ensuite, je m’installe devant la toilette, la porte fermée. Je demande à quelqu’un de rester dans le salon. […] Puis, je lui demande d’approcher, très graduellement.»

En octobre 2003, Martin participait à un séminaire de deux jours donné à Montréal par des sommités mondiales en matière de parurésie.

«À la fin du workshop, je pouvais aller dans les toilettes du métro avec d’autres gars, épaule contre épaule. Je n’avais jamais réussi cet exploit depuis mes 15 ans.»


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