Cinquante-neuf ans ont passé et pourtant le soldat Gaboriault, 79 ans, n’est pas près d’oublier ce 19 février 1945 en Hollande où il fut déclaré mort avant d’être enterré puis ressuscité.
Victorin Gaboriault, alors âgé de 19 ans, a débarqué en juillet 1944 avec le Régiment de Maisonneuve sur les côtes de Normandie, près de Caen.
«Il restait encore des morts datant du Débarquement de juin 44 sur la plage», se souvient-il.
Après avoir traversé le nord de la France puis la Belgique, son régiment affrontait l’ennemi allemand sur le sol hollandais.
Le 19 février 1945, la Jeep dans laquelle M. Gaboriault se trouvait en compagnie de cinq autres soldats a sauté sur une puissante mine antichar.
Projeté par le souffle
Le jeune soldat, assis en arrière, est projeté par le souffle de l’explosion dans un fossé. Ses autres compagnons ont eu moins de chance.
«Il y avait des morceaux de corps partout. Tous les gars étaient défigurés.»
Au point que les secours qui arrivent sur place ensuite concluent au décès des six soldats.
Victorin, lui, avait déjà été récupéré par une patrouille russe et conduit dans un de leurs hôpitaux avec un gros morceau d’obus dans le ventre.
Quelques semaines plus tard, une fois remis sur pied, il décide de se rendre au cimetière militaire pour saluer ses «chums morts» avec un de ses compagnons d’arme qui avait retrouvé sa trace.
Il voit sa tombe
«Lorsque je suis arrivé, j’ai vu ma tombe», raconte M. Gaboriault.
«Qu’est-ce que tu fais là ?», m’a demandé surpris mon ami de régiment.
«Je ne sais pas», lui ai-je répondu !
Arrivés au régiment, la même scène se reproduit lorsqu’il tombe face à face avec l’aumônier Marchand qui avait célébré ses funérailles le 16 mars 1945.
Celui-ci avait même fait parvenir un message de condoléances à la famille de Victorin Gaboriault, accompagné de photos personnelles du faux défunt trouvées sur les lieux du drame.
Le mort venait de ressusciter !
L’explication de ce miracle était toute simple. Les médailles nominatives que portait Victorin Gaboriault autour de son cou avaient été arrachées lors de l’explosion.
Les sauveteurs les avaient ensuite trouvées au milieu des cadavres rendus méconnaissables. Le 28 février 1945, on déclarait officiellement le jeune soldat Gaboriault mort au combat.
«Même ma famille est allée à mes funérailles dans mon village de Farnham. Et mon nom est resté longtemps inscrit sur le monument aux morts de la Seconde Guerre mondiale.»
Sauvé par le soldat Gaboriault!
D’émouvantes retrouvailles ont eu lieu en 1988 entre Victorin Gaboriault et l’enfant qu’il avait sauvé dans un village hollandais ravagé par les bombardements.
Ironiquement l’homme en question, Henry Minten, avait quitté sa Hollande natale en 1959 pour s’installer en Ontario.
Leurs chemins s’étaient croisés en octobre 1944 dans le petit village de Cuijk que le régiment de M. Gaboriault venait de reprendre aux Allemands :
«Tout était détruit.» Et au milieu de cette désolation, un enfant de 13 ans, le jeune Henry, qui vient lui demander du chocolat.
«Ni lui, ni sa famille n’avaient mangé depuis 3 jours. Je lui ai donné ce que j’avais.»
Chaque jour suivant, Victorin fait un détour par les cuisines de l’armée, histoire de récupérer café, sucre, beurre… avant d’aller frapper à la porte de cette famille sinistrée.
«Je risquais gros en faisant ça.»
Quelques semaines plus tard, le Régiment de Maisonneuve reprend sa route vers le Rhin et Berlin. Avant de partir, M. Gaboriault prend soin de donner à son nouvel ami une photo de lui avec au dos son nom, son numéro de téléphone et son adresse au Canada.
Entre-temps, la guerre prend fin. Victorin rentre au Canada avant de repartir pour la Corée, avec ses trois frères, « comme le soldat Ryan, sauf que nous, nous sommes tous rentrés vivants, précise-t-il. C’était une guerre de fous. Comme au Vietnam.»
Retrouvailles émouvantes
De son côté, Henry Minten cherche à retrouver celui qui l’a aidé. Rien ne le décourage, même pas le nom de son bienfaiteur inscrit sur une croix d’un cimetière militaire!
Sauf qu’un jour d’avril 1988, à 8 h 30 du matin, M. Gaboriault reçoit un étrange coup de téléphone :
«C’était la Croix-Rouge de Burlington. Ils m’ont expliqué que quelqu’un cherchait à me joindre. Ils me demandaient l’autorisation de lui donner mon téléphone.»
Une semaine plus tard, les deux hommes se retrouvaient à Dorval.
«Il pleurait comme un enfant. Il vivait au Canada peut-être parce qu’il avait gardé un bon souvenir de ces Canadiens qui lui avaient sauvé la vie…»
Désormais, les deux hommes s’appellent au moins une fois par semaine.
«Pour lui, je suis son père, son Bon Dieu. Pour moi, c’est un vrai chum», se souvient celui qui presque 60 ans après ce conflit meurtrier fait encore des cauchemars :
«J’y ai laissé tellement d’amis…»