Jacques Lemieux
AFP

Attentat: réveil brutal pour le multiculturalisme

Attentat: réveil brutal pour le multiculturalisme

Justin Trudeau - et avant lui son père Pierre Elliott - est le grand défenseur du multiculturalisme canadien.Photo Archives / Agence QMI

Jacques Lemieux

MONTRÉAL - La fusillade de dimanche dans une mosquée de Québec constitue un réveil brutal pour le Canada multiculturel, ouvert et tolérant chanté par le premier ministre Justin Trudeau et révèle des lignes de fracture qui traversent la société.

Si les motivations de l'auteur présumé de cette attaque, qui a fait six morts, ne sont pas clairement établies, il ne s'agit pas d'un «acte isolé», estime André Gagné, théologien de l'université Concordia à Montréal.

La fusillade s'est produite le lendemain même d'un message rassembleur de M. Trudeau, grand défenseur du multiculturalisme, promettant d'accueillir les réfugiés «indépendamment de leur foi».

Des propos qui tranchaient au lendemain de la décision du président Donald Trump d'interdire l'entrée des États-Unis aux ressortissants de sept pays musulmans.

Ce drame a jeté une ombre sur l'image d'un Canada inclusif, entretenue par l'accueil d'environ 40 000 réfugiés syriens en un an. Sur les 36 millions d'habitants au pays, environ 1,1 million sont de confession musulmane.

«Il y a au niveau mondial une atmosphère d'intolérance et de rhétorique extrémiste, qui nourrit l'islamisme extrémiste et les groupes d'extrême droite», indique à l'AFP André Gagné.

L'auteur présumé de la tuerie, Alexandre Bissonnette, est un Québécois de 27 ans proche de la mouvance identitaire.

Crispation identitaire

«Plusieurs commentateurs disent que c'est une surprise totale. Mais il faut ouvrir les yeux, on se rendait bien compte avant cela qu'il y avait des problèmes», analyse Martin Papillon, professeur de sciences politiques à l'Université de Montréal.

«C'est révélateur d'un problème plus large qu'une simple question d'intégration», avec «des signes d'intolérance par rapport à la communauté musulmane» aussi bien au Québec qu'au Canada, ajoute-t-il.

Paradoxalement, «les gens de cette mosquée étaient bien intégrés», ils parlaient tous français, certains y vivaient depuis plus de 30 ans et un enseignait même à l'Université Laval, rappelle M. Gagné.

«Ces lignes de fracture ont toujours été là et elles sont de plus en plus présentes au Québec et au Canada comme ailleurs dans le monde», souligne M. Papillon.

Le premier ministre du Québec Philippe Couillard refuse de voir dans la tragédie une preuve de l'échec du vivre ensemble, à la base du multiculturalisme. «Chaque société doit vivre avec des démons» comme «l'islamophobie, le racisme et l'exclusion» et si «notre société n'est pas parfaite, aucune société n'est parfaite».

Le Québec pratique aussi le vivre ensemble mais le multiculturalisme y est plus «contesté» que dans le reste du pays, selon M. Papillon.

Certains Québécois voient le multiculturalisme comme une idéologie diluant la spécificité de leur identité collective comme peuple fondateur du pays.

Or, pour beaucoup le premier ministre Justin Trudeau proclame le caractère «post-national» du Canada, un pays qui n'aurait officiellement pas d'identité et où l'État célèbre plutôt les libertés individuelles et les valeurs universelles qui unissent les citoyens.

«La diversité est notre force et, en tant que Canadiens, la tolérance religieuse est une valeur qui nous est chère», a rappelé lundi Justin Trudeau, le premier ministre canadien après la fusillade de la mosquée de Québec.

Le drame a aussi fait ressortir un clivage entre ce Canada où la religion s'affiche à la Chambre des communes et un Québec, qui a rompu avec son passé catholique en étant plus proche de la laïcité à la française, «mais sans l'être entièrement non plus», constate M. Gagné.

Depuis trois ans, la province se déchire sur l'opportunité de légiférer sur le port de signes religieux ostentatoires dans la fonction publique, exacerbant les positions entre défenseurs du vivre ensemble et de l'identité québécoise.

«Il ne faut pas porter des lunettes roses. On se bat encore avec ces questions-là», juge André Gagné.



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