Vaillancourt était le «boss»


Hugo Bourgoin

Dernière mise à jour: 16-05-2013 | 17h54

MONTRÉAL - Rarement a-t-on vu jusqu'à maintenant un témoin pouvant en dire autant sur la collusion devant la commission Charbonneau. Jean Roberge a connu ce système autant comme participant que comme gestionnaire et c'est toute cette expérience qu'il a dévoilée au cours des deux derniers jours.

Le témoin a ainsi raconté avoir hérité des responsabilités de Claude Deguise au sein du système de collusion lors de son embauche à la Ville de Laval, en avril 2008.

C'est donc lui qui choisissait la firme de génie-conseil qui allait remporter le contrat et qui s'occupait de communiquer avec elle.

«Quand vous arrivez là, est-ce quelqu'un vous explique comment faire le travail de collusion?» a-t-on demandé au directeur général adjoint actuellement suspendu de ses fonctions. «Pas du tout. Pour y avoir participé, ce n'était pas extrêmement compliqué à comprendre», a-t-il répondu.

Jean Roberge a raconté que, même si on ne lui avait donné aucun critère pour choisir les firmes gagnantes, il a parfois reçu des pressions pour choisir une compagnie en particulier.

«Il est arrivé à quelques occasions que le représentant d'une firme se présentait pour réclamer un contrat en disant que c'était arrangé avec le boss. C'était qui le boss? Le maire Gilles Vaillancourt», a lâché le témoin.

Par ailleurs, M. Roberge a identifié Roger Desbois, ingénieur pour Tecsult, comme étant le «principal opérateur» du système de collusion chez les entrepreneurs. Le témoin a admis avoir remis à Desbois, ainsi qu'à l'entrepreneur René Mergl, des listes pour faciliter le partage des contrats.

«Pourquoi vous faisiez ça?» a alors demandé la présidente France Charbonneau. «Je me sentais tout à fait seul. Fallait voir la puissance et l'emprise dégagées par Gilles Vaillancourt. Il y a des gens qui ont mis 20 ans à dénoncer. Je ne crois pas que moi seul j'aurais levé la main et que les gens seraient accourus», a-t-il expliqué en guise de réponse.

Jean Roberge a aussi affirmé avoir pris plusieurs mesures pour rétablir l'ordre dans l'octroi des contrats. Il a entre autres expliqué avoir annulé une centaine de contrats en 2008 et 2009, notamment en raison d'un «dépassement important de l'estimation».

Loin de s'arrêter là, le directeur général adjoint a raconté avoir sollicité une rencontre avec Gilles Vaillancourt, à l'extérieur de l'hôtel de ville, au printemps 2010. «Je ne voulais pas être sur son territoire», a-t-il dit.

Les deux hommes se seraient donc rencontrés au Carrefour Laval et c'est à ce moment que le fonctionnaire aurait dit au maire que «c'était terminé», qu'il n'acceptait plus de participer au système. Le premier magistrat aurait alors évoqué la possibilité de trouver un remplaçant à M. Roberge, mais ce dernier aurait dit qu'il n'en était «pas question» et que plus personne à l'interne n'accepterait de collaborer à pareille machination.

Malgré tout, Jean Roberge a reconnu avoir été «acheté», en 2009, après avoir reçu de Roger Desbois une somme de 20 000 $ en argent comptant.

C'est que, lors de son arrivée à la Ville, M. Roberge a été nommé assistant au directeur de l'ingénierie alors qu'il assumait du même coup les fonctions de directeur sans être rémunéré en conséquence. Gaétan Turbide lui aurait alors promis que le manque à gagner salarial de 20 000 $ serait éventuellement comblé.

Plus d'un an plus tard, alors que Turbide n'était plus à la Ville, Gilles Vaillancourt aurait validé l'entente avec Roberge et lui aurait dit: «Roger Desbois va te voir». Le témoin a accepté l'argent et a affirmé qu'à l'époque il voyait cette somme comme le respect de l'entente. Il admet toutefois avec le recul avoir été acheté.

Plus tôt, le procureur Me Paul Crépeau avait repris où il avait laissé mercredi alors que le témoin avait confié avoir versé un premier montant de 10 000 $ au PRO des Lavallois, le parti du maire Gilles Vaillancourt.

N'ayant pas eu de réponse satisfaisante hier, la Commission a de nouveau tenté de savoir comment la firme de génie-conseil de Roberge, Équation Groupe Conseil, s'y était pris pour établir la somme à verser.

«Il n'y a pas eu de calcul. C'est basé sur l'historique de ce qu'on avait eu. [...] On est allé d'instinct. On pensait que c'était un montant approprié et il devait l'être parce qu'on n'a eu aucun commentaire et les contrats ont continué.»

Le témoin a raconté avoir fait un «deuxième et dernier» versement en argent comptant, mais cette fois de «6000 $ à 8000 $».

«N'ayant pas eu de commentaires la première fois, on a évalué et on a tenté notre chance avec un montant moindre», a-t-il expliqué pour justifier la somme remise. Une fois de plus, l'enveloppe aurait été remise au notaire Jean Gauthier.

Jean Roberge a aussi admis avoir offert des milliers de dollars en cadeaux à des fonctionnaires lavallois alors qu'il œuvrait auprès de sa firme de génie-conseil. Il a notamment fait état de bouteilles de vin et de cartes-cadeaux d'une valeur «de 50 $ à 100 $».

Le témoin a toutefois offert à deux reprises des cartes-cadeaux d'une valeur totale de «3000 $ ou 4000 $» à Claude Deguise, alors directeur de l'ingénierie.

«Il était bien évident pour nous qu'il était le principal intervenant dans les dossiers. On pensait qu'il avait un mot à dire et qu'il pouvait intervenir dans le choix des gagnants», a-t-il expliqué pour justifier ces cadeaux.

Questionné à savoir s'il avait offert d'autres types de faveurs, Jean Roberge a raconté documents à l'appui avoir été approché par Claude Deguise en 2004 pour savoir si Équation Groupe Conseil pouvait faire une fondation hydrofuge pour la résidence personnelle du DG Claude Asselin.

La firme a finalement fait une proposition de 700 $ alors que la valeur était estimée à un peu plus de 1000 dollars. Pourquoi avoir fait un meilleur prix?

«Il faut comprendre que c'était le DG à l'époque. C'était un donneur d'ouvrage intéressant pour l'entreprise», a répondu Jean Roberge.

Équation Groupe Conseil n'a jamais été payée pour le travail exécuté et n'a pas entrepris de démarche en ce sens pour éviter de se mettre à dos l'administration de la Ville, a raconté le témoin.


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