«J'ai failli me faire tuer»


Jean-Louis Fortin

Dernière mise à jour: 26-11-2012 | 22h14

MONTRÉAL - Un entrepreneur en construction, menacé par un concurrent qui voulait l'empêcher de déposer une soumission, a été impliqué dans une folle poursuite en voiture digne des meilleurs films d'action.

Ce n'est qu'après que sa voiture fut amenée, au cours de cette poursuite, à s'écraser contre un mur du tunnel Ville-Marie que l'entrepreneur Piero Di Iorio, après s'être extirpé de la carcasse, a pu se diriger à pied vers l'hôtel de ville de Montréal pour remettre son enveloppe.

La scène, qui se serait déroulée vers la fin des années 1980, a été racontée en détail lundi devant la commission Charbonneau par Di Iorio, qui s'est posé en victime dans toute cette histoire.

«Ça fait 33 ans que je suis en affaires, et ça fait 30 ans que je sais qu'il y a de la collusion à Montréal», a-t-il juré lundi.

Le témoin a confirmé l'information maintes fois entendue devant la Commission à l'effet qu'un cercle restreint d'entrepreneurs se partagerait les contrats publics.

«Je ne fais pas partie de la gang, parce que je ne suis pas sicilien», a expliqué cet Italien originaire de la région des Abruzzes.

Piazza en colère

Alors qu'il était jeune entrepreneur pour l'entreprise de son père, Di Iorio voulait absolument obtenir un contrat sur le boulevard Henri-Bourassa.

«Ces jobs-là, on n'a pas le droit d'y aller», lui aurait alors dit son père.

Faisant fi de ces sages conseils, le jeune Di Iorio aurait alors appelé le géant de la construction Joey Piazza, qui avait semble-t-il organisé la collusion autour de ce contrat.

Il lui aurait dit que c'était à son tour d'obtenir sa part du gâteau et qu'il déposerait une soumission dans le but de remporter l'appel d'offres.

Cinq minutes après, Joey et son frère Frank Piazza se seraient présentés aux bureaux de l'entreprise G. Di Iorio pour exercer des représailles.

À tombeau ouvert

Devant absolument se rendre à l'hôtel de ville pour déposer sa soumission avant 14 h, Di Iorio aurait alors fui les lieux au volant de son véhicule, poursuivi par un autre frère de Joey, Johnny.

La suite ressemble à un scénario de Hollywood.

«On passe sur les lumières rouges, coupe les chars, rentre dans un, rentre dans l'autre...», a rapporté le témoin aux commissaires, ne négligeant aucun détail.

Johnny aurait alors réussi à écraser la voiture du jeune entrepreneur contre un mur de l'autoroute.
«J'ai failli payer de ma vie, j'ai failli me faire tuer», s'est-il souvenu.

Alors qu'il fuyait les lieux à pied, c'est un agent de la GRC qui aurait fait monter Di Iorio à bord de son véhicule, pour lui permettre d'arriver à l'hôtel de ville à temps pour déposer sa soumission.
Par la suite, Di Iorio dit avoir porté plainte contre Joey Piazza, mais après la visite de deux hommes au bureau de son père le lendemain, il a été contraint par son entourage de retirer la plainte.

Ristourne de 5%

Lundi, l'entrepreneur, qui a fait faillite en 2009, a aussi raconté que Nicola Milioto lui avait proposé d'intégrer le cartel d'entreprises collusionnaires, quelques années après, moyennant une ristourne de 5% du prix des contrats. Il dit avoir refusé.

Milioto a souvent été décrit comme un des principaux organisateurs de la collusion dans l'octroi des contrats publics à Montréal.

Le témoignage de Piero Di Iorio se poursuit ce mardi matin.

Des pneus d'hiver comme pot-de-vin

Plutôt que de demander les traditionnels billets de hockey et bouteilles de vin, un fonctionnaire de la Ville de Montréal a exigé un pot-de-vin plutôt original de la part d'un entrepreneur: quatre pneus d'hiver pour son véhicule ¬personnel.

C'est Guy Girard, un ingénieur affecté à la surveillance des travaux, qui aurait fait cette requête à l'entrepreneur Jean Théorêt, entendu lundi comme témoin.

Devant les commissaires, l'entrepreneur s'est décrit comme un honnête homme, qui a toujours refusé d'accorder des avantages aux fonctionnaires et de prendre part à des stratagèmes de collusion.

Trois firmes, soit Conex construction, Ste-Croix et Catalogna et frères, lui auraient ainsi demandé de «se tasser».

Les refus de l'entrepreneur de la région de Valleyfield lui auraient valu des représailles. Le 29 novembre 2007, la nouvelle pelle mécanique qu'il s'était procurée au coût de 208 000 $ a été la cible d'un incendie criminel. Quelques mois avant, sur le chantier du bassin d'eau potable Vincent-d'Indy, il avait également été menacé.

«On a eu du vandalisme sur nos équipements, des graffitis sur notre roulotte de chantier, des vitres cassées», a-t-il raconté lundi.

Un haut fonctionnaire à la chasse au chevreuil

Robert Marcil, un ancien haut fonctionnaire de la Ville de Montréal, aurait participé à un luxueux voyage de chasse au chevreuil payé par un fournisseur de la Ville.

Selon Michel Cadotte, directeur des ventes pour le fabricant de tuyaux d'aqueduc Ipex, les événements se sont déroulés en 2005. Son entreprise organisait ce genre de voyage chaque année pour ses fournisseurs, a-t-il rapporté lundi devant la commission Charbonneau.

Marcil, qui était alors directeur de la réalisation des travaux publics à la Ville, a été invité deux fois et aurait accepté d'y participer à une reprise.

L'activité se déroulait sur un grand territoire clôturé de Saint-Rémi-d'Amherst, dans les Laurentides, où des chevreuils avaient été amenés sur place pour rendre la tâche plus facile aux chasseurs.

«Nos clients, tirer un chevreuil, ils étaient tout contents», a expliqué Cadotte.

Le voyage se déroulait en tout confort, et même les véhicules tout-terrain étaient fournis. Le propriétaire du site promettait aux participants qu'ils auraient la chance d'abattre des gibiers mâles dotés de panaches de six à huit pointes.

«Une erreur»

La facture était salée: plus de 7500 $ pour cinq personnes, selon les documents montrés par le témoin lundi, qui a précisé que c'est son entreprise qui a tout payé.

Michel Cadotte a aussi raconté qu'il avait payé plusieurs dîners au restaurant à Robert Marcil, au fil des années, ainsi qu'à l'ingénieur de la Ville, Gilles Surprenant.

Avec le recul, Michel Cadotte a affirmé qu'il regrettait que de tels cadeaux aient été offerts à des fonctionnaires.

«Avec des gens de la ville, des élus, c'est une erreur. Je pense que c'est une erreur», a-t-il dit.
Plus tôt, le témoin avait reconnu avoir participé à deux activités de financement pour le parti de l'ex-maire de Montréal, Gérald Tremblay.

La première fois, au début 2003, c'est la firme de génie-conseil Genivar qui avait organisé un déjeuner au chic hôtel St-James, à Montréal.

Financement illégal?

Pour avoir la possibilité de faire part de leurs revendications au maire, entrepreneurs et ingénieurs devaient chacun débourser la modique somme de «1000 $ à 1500 $».

Mais c'est la firme Ipex qui aurait payé pour la présence de Cadotte, avec un chèque à l'ordre de Genivar, qui avait lancé l'invitation.

«Savez-vous que c'est illégal», a suggéré le procureur Denis Gallant.

La même année, le 28 mai, Cadotte et trois autres représentants de sa firme ont assisté à un souper de financement à la salle Le Rizz, où le prix d'entrée avait été fixé à 500 $ par personne.

«Je ne sais pas comment ça a été payé», a précisé le témoin.

Rappelons que la semaine dernière, Michel Cadotte avait raconté qu'il avait refusé de donner un pot-de-vin de 150 000 $ destiné à trois employés municipaux, en échange de quoi son entreprise serait devenue l'un des fournisseurs officiels de la Ville.

Audiences publiques: pause imprévue

Ébranlée par la perte de deux de ses procureurs, en manque de temps pour préparer ses témoins, la commission Charbonneau a décidé d'annuler ses trois prochaines semaines d'audiences publiques.

Dès jeudi soir, il y aura donc une pause de plus d'un mois et demi pour le temps des Fêtes, avant la reprise des travaux le lundi 21 janvier.

Pourtant, la Commission avait annoncé une cinquantaine de témoins pour l'automne, et des audiences qui se termineraient le 21 décembre. Finalement, il faudra se contenter d'une trentaine de témoins.

«La rencontre et la recherche de témoins pour les audiences publiques génèrent un travail colossal», a justifié lundi la procureure en chef, Sonia LeBel.

«Nous avons besoin de ce temps pour maintenir la qualité des audiences que nous avons maintenue jusqu'à maintenant», a-t-elle ajouté.

Selon nos informations, plusieurs témoins s'étaient vu remettre des citations à comparaître pour cet automne, mais ne seront finalement pas entendus avant Noël.

Départs des procureurs

La Commission se remet difficilement de la perte de son premier procureur en chef, Me Sylvain Lussier, et de son adjoint, Me Claude Chartrand, qui ont tous deux remis leur démission dans les dernières semaines.

«Il serait difficile de nier que ça n'a pas eu un certain impact», a reconnu lundi Me Lebel en point de presse.

D'ailleurs, a-t-elle précisé, la Commission pourrait embaucher d'autres avocats pour les remplacer.

«Nous examinons cette idée-là de façon très sérieuse, et c'est une des raisons pour lesquelles il faut prendre le temps de choisir ces gens-là», a dit Me Lebel.

Pour le moment, la procureure refuse d'évoquer une prolongation de la durée du mandat de la Commission, qui doit en principe se terminer à l'automne 2013.

Quant à la vingtaine de témoins à l'horaire qui ne pourront être entendus cet automne, «ils seront présentés en temps opportun», a-t-elle assuré.


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