MONTRÉAL - L'ancien bras droit du maire Gérald Tremblay, Frank Zampino, a été corrompu à coup de centaines de milliers de dollars par l'entrepreneur Paolo Catania, a affirmé lundi un ancien ami de Catania, Elio Pagliarulo.
Zampino, qui était jusqu'en 2008 président du comité exécutif de la ville de Montréal, aurait accepté plusieurs pots-de-vin, dont 300 000 $ comptant en échange de son influence, selon ce qu'a raconté Pagliarulo lundi devant la commission Charbonneau.
Cette somme aurait été remise en trois versements de 100 000 $.
Le témoin, qui était auparavant un ami très proche de Catania, a également dit que le patron de Construction F. Catania s'était vanté d'avoir payé pour refaire à neuf la cuisine de la résidence principale de Zampino. Coût des travaux: la somme astronomique de 250 000 $.
Un autre paiement comptant plus modeste, de l'ordre de 5000 $, aurait été effectué à Zampino par Catania.
Un terrain d'une valeur de 1 million $ avait même été promis pour le frère du président du comité exécutif, prénommé Joe, mais la transaction a avorté après que le couple de prête-noms impliqué dans la transaction se soit désisté par crainte de représailles.
Selon Pagliarulo, Zampino et Catania ne se fréquentaient pas avant que soit lancé le projet du Faubourg Contrecoeur, au début des années 2000. C'est à partir de là que sont apparus les pots-de-vin, a-t-il dit.
Lors de son témoignage explosif, lundi, Elio Pagliarulo a également décrit des activités systématiques de fausse facturation qui auraient été pratiquées par les dirigeants de Construction F. Catania pendant des années.
Catania aurait même fait construire un immense coffre fort dans ses locaux, à Brossard, où il gardait jusqu'à 1 million $ en argent comptant issu de la fausse facturation, selon Pagliarulo.
Catania, qui s'était lui-même surnommé «Monsieur Extra», se servait de cet argent pour corrompre des surveillants de chantiers employés par la Ville de Montréal, afin de pouvoir réclamer de faux extras allant jusqu'à 600 000 $ par projet.
Pagliarulo a raconté que dans les bonnes années, la fausse facturation commandée par Catania atteignait une valeur de 3 à 5 millions $.
Selon son témoignage, le puissant entrepreneur invitait régulièrement à de somptueuses réceptions les fonctionnaires Luc Leclerc et Gilles Vézina.
Catania menait également un train de vie royal. Grand amateur de voitures de luxe, il était propriétaire d'une Lamborghini et d'une « superbe Bentley noire », s'est souvenu le témoin.
Il possédait plusieurs résidences valant quelques millions de dollars, dont une à Outremont et une autre à Piedmont, dans les Laurentides, ainsi qu'une collection d'au moins 20 000 bouteilles de vin.
Lors d'une réception organisée pour le 40e anniversaire de sa femme Nathalie Boutin, à Piedmont, la chanteuse américaine Gloria Gaynor, interprète de la pièce à succès «I Will Survive», était même sur place.
Pagliarulo a également corroboré, lundi matin, plusieurs informations entendues précédemment devant la commission Charbonneau, dont l'implication de la mafia sicilienne dans l'industrie de la construction à Montréal, et l'existence d'un cartel d'entrepreneurs qui se partageaient les contrats publics à tour de rôle.
Gérald Tremblay reste coi
En marge d'un point de presse sur la revitalisation du secteur de l'Hippodrome, lundi, le maire de Montréal, Gérald Tremblay, a été questionné sur les affirmations de Pagliarulo.
«Frank Zampino est présentement accusé au criminel, vous comprendrez que je ne peux pas faire de commentaires sur une personne accusée au criminel. Voilà ma réponse. Ce n'est pas que je n'aimerais pas répondre, mais je ne peux pas répondre pour les raisons que je viens de mentionner», a soutenu Gérald Tremblay visiblement mal à l'aise.
Ancien maire de Saint-Léonard et président du comité exécutif de 2002 à 2008, Frank Zampino a été arrêté en mai dernier par l'escouade Marteau pour fraude, complot et abus de confiance.
De son côté, le chef de Projet Montréal, Richard Bergeron, s'est dit profondément outré de ce qu'il entend à la commission Charbonneau. Dans un communiqué publié lundi, il a tenu à rappeler au public qu'en 2009 son parti avait déposé à la SQ une plainte visant plusieurs élus dont les noms surgissent à nouveau devant la commission Charbonneau.
«Plusieurs personnes se la sont coulée douce depuis trop longtemps. Le temps est venu qu'ils paient pour leurs erreurs et pour leurs crimes», a déclaré Richard Bergeron.
Qui est Elio Pagliarulo?
Lors de son témoignage à la commission Charbonneau lundi, Elio Pagliarulo a fait plusieurs révélations concernant l'entrepreneur Paolo Catania, affirmant notamment que ce dernier l'aurait intimidé. Mais ce n'était pas la première fois qu'il faisait parler de lui.
Lorsque TVA Nouvelles avait rencontré Paolo Catania à son bureau, en septembre 2009, il avait un bleu sur la joue droite et des coupures au menton, mais il disait que ça n'avait aucun lien avec un soi-disant règlement de compte avec Elio Pagliarulo.
Ce dernier le poursuivait pour harcèlement, tentative d'extorsion et menaces. Il affirme, encore aujourd'hui, devant la commission Charbonneau que des hommes de main de Catania l'avaient tabassé.
«Ils m'ont dit qu'il fallait que je paye Catania, rapidement», a-t-il dit lundi devant la commission.
Pourtant, Paolo Catania affirmait en 2009 que c'était Elio Pagliarulo qui était dans le «business» de l'extorsion.
«Ce monsieur-là a commencé à s'impliquer dans les prêts usuraires, à prêter de l'argent sur la rue, avait affirmé M. Catania en 2009. J'entends dire des choses comme quoi il était impliqué dans la drogue, dans toutes sortes d'affaires.»
La même année, Catania expliquait avoir prêté 1,4 million $ à Pagliarulo pour l'extension de son ancienne compagnie, les Pâtisseries Pagel.
Ce n'est pourtant pas la même version qui a été entendue à la commission Charbonneau, lundi.
Paolo Catania lui aurait dit que «les Catania ne perdent pas d'argent».
Pagliarulo dit plutôt que la dette provient d'une compagnie de prêts usuraires qu'ils détenaient ensemble.
«J'ai toujours fait les affaires honnêtement, justement. Jamais je n'ai été impliqué dans aucune activité illégale, jamais», avait affirmé Paolo Catania lors d'une conférence de presse en 2009.
Après cet événement, il y a trois ans, Paolo Catania a refusé toutes les demandes d'entrevues de TVA Nouvelles.
Pagliarulo fait présentement l'objet d'accusations de voies de fait et de menaces dans un autre dossier. Il doit revenir en Cour en décembre prochain.
Depuis 2008, Elio Pagliarulo compte au moins cinq poursuites civiles totalisant 370 000 $.
Réaction des Catania
BROSSARD - Les dirigeants de l'entreprise Catania ont réagi lundi soir au témoignage pour le moins embarrassant devant la commission Charbonneau d'Elio Pagliarulo, un ancien partenaire d'affaire de Paolo Catania.
Dans un communiqué de presse émis en soirée par une firme de relations publiques, les dirigeants de Catania démentent les propos de M. Pagliarulo qu'ils qualifient de «diffamatoires».
«Selon l'information recueillie par Me Pierre L'Écuyer, qui représentait M. Paolo Catania, les procureurs de la Couronne n'ont pas donné suite aux allégations de M. Pagliarulo relativement à sa plainte d'enlèvement et séquestration notamment en raison d'éléments mettant en doute sa crédibilité», peut-on lire dans le communiqué.
Devant la commission Charbonneau plus tôt dans la journée, M. Pagliarulo avait affirmé avoir été enlevé et battu par des hommes qui, selon lui, avaient été envoyés par les Catania qui cherchaient à être remboursés pour une affaire de prêt usuraire ayant mal tourné.
«D'autre part, les dirigeants de Catania s'interrogent sur la source des informations que M. Pagliarulo a communiquées, puisque ce dernier n'a en aucun temps été impliqué dans les activités de l'entreprise, et sur le fondement des propos de M. Pagliarulo qui s'apparentent à un règlement de comptes entre lui et M. Paolo Catania, puisque sa relation d'affaires avec ce dernier a mené à la faillite personnelle de M. Pagliarulo en 2009», disent les dirigeants de la compagnie Catania.