L'ex-ingénieur de la Ville de Montréal Gilles Surprenant, dit avoir touché des pots-de-vin en argent comptant pour truquer presque tous les projets d'aqueducs sur lesquels il a travaillé dans les années 2000.
Mardi matin, la commission Charbonneau a débuté l'examen d'une liste de 91 contrats d'égouts et de conduites secondaires préparés par le département de Gilles Surprenant, à la Ville de Montréal.
«Quand les contrats sont truqués, il y a un étalement spécifique du plus bas soumissionnaire au plus haut. Autrement dit, il n'y a pas un gros écart entre les soumissionnaires et ça se suit de près», a expliqué le témoin.
N'y a-t-il pas un risque de se fier seulement sur cet indice pour conclure qu'un contrat a été truqué? a demandé le commissaire Renaud Lachance, inquiet que des contrats «propres» soient malencontreusement assimilés à ceux qui ne le sont pas. «Dans ce temps-là, la majorité des contrats étaient truqués», a rétorqué Gilles Surprenant.
En milieu d'après-midi, Gilles Surprenant avait déclaré avoir touché des pots-de-vin totalisant 150 500 $ sur les 43 contrats examinés jusque-là.
Quand un contrat était arrangé, a résumé le témoin, il recevait automatiquement une cote. «Souvent, on me convoquait [pour aller chercher l'argent]. Parfois, j'appelais et je demandais: "Peut-être qu'on devrait se voir"», a expliqué Gilles Surprenant au sujet des rencontres avec les entrepreneurs du cartel, qu'il a décrit comme des gens «normalement assez occupés». «C'est pas des gens que tu déranges», a-t-il laissé tomber.
Secret de Polichinelle
Si certains de ses collègues étaient au courant, Gilles Surprenant a juré qu'il n'en parlait pas à sa famille. «Je n'étais pas à l'aise avec cette façon de procéder, j'étais pas à l'aise avec ces montants-là, et d'aucune façon je voulais que ça change le train de vie des enfants», a-t-il expliqué.
Questionné pour savoir si ces pratiques étaient un «secret de Polichinelle» à la Ville, c'est-à-dire dont tout le monde est au courant, Gilles Surprenant a hésité, avant de donner une réponse indirecte. «Je ne m'imaginais pas que c'était connu et répandu, mais de ce que j'entends, possiblement que c'était un secret de Polichinelle», a-t-il concédé.
«Je n'ai jamais été témoin de quelque moyen qui aurait été pris pour enrayer ce phénomène», a-t-il ajouté plus tard. À son avis, si les listes de soumissionnaires n'avaient pas été rendues publiques dès 2000, cette situation n'aurait probablement jamais existé. Et «honnêtement, je me serais privé de toute la suite», a-t-il ajouté.
Notes explicatives
Lorsqu'il gonflait les prix des contrats de façon trop évidente, Gilles Surprenant devait justifier cette augmentation à l'aide de notes explicatives jointes au dossier.
«On faisait ça avec Yves Themens [son supérieur à la Ville de Montréal]. On écrivait des notes, on mettait chacun ce qu'on pensait qui serait le mieux. M. Themens devait sûrement en parler avec M. [Robert] Marcil. J'étais pas témoin, mais dans l'ordre des choses, normalement, il devait en parler à son supérieur», a précisé le témoin.
Selon lui, jamais on ne lui a retourné un dossier en exigeant davantage de justifications. «Ça a toujours été accepté à tous les échelons, jusqu'au comité exécutif», a souligné l'homme.
Prudent dans ses explications, Gilles Surprenant ne souhaitait visiblement pas incriminer Yves Themens, qui est également son ami. «Je n'ai jamais été témoin», mais «je conçois» qu'il était au fait de cette pratique, admettra-t-il néanmoins.
Pas témoin de l'interférence d'élus
En début d'après-midi, après s'être brièvement intéressée aux voyages dans le sud de Gilles Surprenant, la commission Charbonneau s'est penchée sur le sommaire décisionnel, un document qui transmet les informations nécessaires aux instances comme le conseil exécutif, afin qu'elles approuvent un contrat ou non.
Selon les dires de l'ingénieur, aucun élu à la Ville de Montréal n'a interféré pour faire modifier ces sommaires. «À ma connaissance, ce n'est pas arrivé», a-t-il indiqué.
Troisième jour de témoignage
Gilles Surprenant en est à sa troisième journée de témoignage devant la commission Charbonneau. Plusieurs de ses déclarations ont permis de corroborer certains pans du témoignage de l'ex-entrepreneur Lino Zambito, notamment le fait que des fonctionnaires se voyaient offrir des pots-de-vin pour gonfler les prix des soumissions.
Dès le début de son témoignage, jeudi dernier, Surprenant a admis avoir touché près de 600 000 $ en pots-de-vin de la part du cartel des entrepreneurs impliqués.
Mardi, il a reconnu que cette somme ne comprenait pas les autres cadeaux qui lui ont été offerts, comme les billets de saison de hockey - d'une valeur de 12 000 $ -, les repas, les voyages et autres tournois de golf. «Mais je n'étais pas le seul [à en profiter]», a-t-il insisté.
(Avec la collaboration de Jean-Louis Fortin)