Dany Doucet
Journal de Montréal

Autopsie d'un fiasco informatique

Contrats avec le gouvernement - Autopsie d'un fiasco informatique

© Agence QMI


Dany Doucet

La bureaucratie est tellement lourde au gouvernement du Québec qu'il est pratiquement impossible d'y réaliser un contrat d'informatique dans de courts délais et en respectant le budget de départ, selon une firme qui a failli y laisser sa peau lors de son premier contrat avec l'État.

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Il n'y a rien d'étonnant de voir autant de dérapages, d'explosions de coûts et d'échecs survenir dans les contrats informatiques du gouvernement, selon Gratien Etiah et Hugo Chartrand.

Ce comptable de 47 ans et cet analyste de 40 ans ont sauvé leur entreprise in extremis après une expérience pour le moins catastrophique avec la Société d'assurance automobile du Québec (SAAQ), dont tous les détails pourraient être étalés devant les tribunaux.

«L'enfer», résume M. Etiah, le président, visiblement échaudé.

Etiah SAP Solution, de Montréal, n'a jamais mais réussi à se faire payer plus de 18 % de ce contrat qui devait lui rapporter 820 000 $, remporté au terme d'un curieux appel d'offres public. (voir autre texte).

«Nous sommes passés à deux doigts de la faillite », confie M. Etiah.

Les deux actionnaires ont diminué leur salaire et emprunté de l'argent à leur entourage pour sauver leur entreprise. La réceptionniste a même été licenciée.

«On ne peut pas dire jamais, dit-il, mais je peux vous dire qu'on n'essaiera pas de travailler avec le gouvernement de sitôt. Ça nous fait trop peur », dit Gratien Etiah.

Un fiasco

Luttes de pouvoir internes, directives changeantes, absence de décisions, désorga-désorganisation, nisation, erreurs, négligences... Bref, Etiah soutient que des fonctionnaires de la société d'État ont tout fait pour faire déraper ce contrat informatique.

Pourtant, ce logiciel de facturation vendu à la SAAQ est simple à implanter, selon quatre membres de l'équipe rencontrés par Le Journal de Montréal.

«Dans le secteur privé, soutient M. Etiah, c'est une affaire de trois mois à installer. Mais à la SAAQ, après un an et demi, ce n'était pas encore terminé et j'exclus tout le temps que nous avions investi pour préparer avec eux l'appel d'offres.»

La firme a d'ailleurs installé plusieurs logiciels semblables dans le secteur privé de-puis sa création, en 2001. En fait, elle est une distributrice officielle du système de gestion informatisé allemand SAP, utilisé par plusieurs PME et grandes organisations du monde, dont Pratt Whitney, le CN, l'Agence de Revenu du Canada et Petro Canada, pour ne nommer que celles-là.

Dans le domaine corporatif, SAP est en quelque sorte ce que représente Microsoft pour les particuliers.

Une poursuite en cours

Etiah SAP Solutions est aujourd'hui en train de se relever.

Son noyau d'informaticiens et de comptables a passé une bonne partie de la dernière année à préparer une poursuite de 1,8 M$ contre la SAAQ, sans compter les dommages et intérêts qui seront réclamés.

La petite équipe a préparé pas moins de 12 cartables de documents pour appuyer sa poursuite.

L'histoire est tellement pleine de rebondissements que la requête de la poursuite fait 112 pages à elle seule.

Point par point (725 paragraphes), on y dresse la chronologie d'un fiasco qui a commencé en 2006 pour prendre fin abruptement en 2009. On y décrit entre autres ce qui serait 74 « actes de mauvaise foi ».

« Je suis sûr qu'ils pensaient que nous ferions faillite, que nous n'aurions jamais les reins assez solides pour les poursuivre », commente Gratien Etiah.

« Nous poursuivons la SAAQ parce que c'est crucial pour nous de montrer que nous avons réussi à réaliser ce contrat malgré toutes les embûches, dit-il, que c'est faux que c'est un échec. »

La première réaction de la SAAQ a été de contester la procédure, par le biais d'une requête en annulation, en alléguant que les procédures d'Etiah étaient trop lourdes, trop fastidieuses.

Un juge a tranché il y a quelques jours que la cause serait entendue, mais a demandé à Etiah de réduire sa documentation de moitié, décision que l'entreprise a décidé de porter en appel.

La SAAQ a refusé de répondre aux questions du Journal de Montréal justement parce que le dossier est devant la cour.


Le gouvernement dépense 2,6 milliards par an en informatique. Plus de 1 milliard par an est consacré à la réalisation de projets, la balance à l'entretien et l'exploitation.

Si vous avez plus d'information à ce sujet, écrivez-moi à ddoucet@journalmtl.com



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