Jean Charest a sauvé le Canada en octobre 1995. Le Non l'a emporté avec 50,6 % des votes. On peut affirmer sans risque de se tromper que «l'effet Charest» a certainement fait la différence entre une victoire ou une défaite de l'option fédéraliste par une si faible marge de 54 288 votes.
Jean Charest a en effet été, et de loin, le plus efficace défenseur de l'unité canadienne au cours de la dernière campagne référendaire. Des médias l'avaient d'ailleurs baptisé «Monsieur Canada». Il s'est ainsi imposé comme un choix naturel pour diriger le Parti libéral du Québec à la suite de la démission du chef officiel du camp du Non, Daniel Johnson, en 1998, et il est devenu premier ministre en 2003.
Jean Charest est à son meilleur lorsqu'il se lance dans un plaidoyer nationaliste lyrique sur «son» Canada. En octobre 1995, il enflammait littéralement les salles.
Il fallait le voir brandir son passeport dans un geste théâtral (on a appris par la suite qu'il s'agissait de celui de son ami Claude Lacroix parce que le sien était vert, comme pour tous les parlementaires fédéraux) en s'écriant: «Les séparatistes vous demandent de leur remettre votre passeport!»
Jean Charest s'était particulièrement surpassé lors du love in à place du Canada, à Montréal, le 27 octobre, rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes, dont bon nombre venues de partout au Canada. Les militants fédéralistes qui m'entouraient en avaient des frissons.
Sa passion pendant cette campagne était très communicative. Jean Charest n'a jamais depuis servi de meilleure performance oratoire, à ma connaissance. Il n'est jamais aussi efficace que lorsqu'il parle avec ses tripes et aucun autre thème ne le fait vibrer autant que lorsqu'il témoigne de son amour pour «son» Canada.
Floué par Chrétien
Le champion du camp du Non a toutefois été floué par Jean Chrétien après la mince victoire du Non, tout comme l'avaient été les nationalistes québécois qui ont voulu donner une dernière chance au fédéralisme en 1980, après que Pierre Trudeau leur eut promis qu'un Non au référendum signifierait un Oui au changement.
Jean Chrétien a refait le coup à Jean Charest, qui s'était personnellement engagé à être «le gardien du changement» promis par le camp du Non pendant la campagne référendaire.
Le premier ministre du Canada a plutôt recruté l'universitaire Stéphane Dion, qui a piloté aux Communes la Loi sur la clarté référendaire pour multiplier les embûches dans une éventuelle autre démarche référendaire; il a cautionné le programme des commandites pour acheter l'adhésion des Québécois au fédéralisme canadien; il a modifié unilatéralement les programmes de transfert monétaire vers les provinces, privant le Québec de centaines de millions de dollars. La promesse de changements constitutionnels arrachée difficilement par Jean Charest et Daniel Johnson à quelques jours du référendum en 1995 n'a jamais été respectée. Chrétien ne voulait rien entendre de négociations constitutionnelles. Lucien Bouchard, qui a succédé au pied levé à Jacques Parizeau, a choisi pour sa part de laisser le gouvernement fédéral «aller au bout de son impuissance » et il n'a jamais poussé pour obtenir des propositions constitutionnelles qui iraient dans le sens des revendications traditionnelles des Québécois.
Élu premier ministre du Québec en 2003, Jean Charest, qui est toujours demeuré philosophiquement un conservateur dans l'âme dans sa conception du fédéralisme, a oeuvré ces sept dernières années pour un fédéralisme asymétrique, respectueux des particularités des provinces, mais il s'est bien gardé de rouvrir la boîte de Pandore des négociations constitutionnelles. Personne au Canada ni au Québec n'en a le goût de toute façon. Et le Conseil de la fédération, dont M. Charest se targue d'être l'instigateur et auquel le gouvernement fédéral ne participe toujours même pas, n'est qu'une nouvelle appellation pour la Conférence annuelle des premiers ministres des provinces.
Plus de rapport de force
Le référendum perdu par le camp du Oui en 1995 a conduit à la perte de tout rapport de force du Québec à l'intérieur du Canada pour l'obtention d'un nouveau partage des pouvoirs entre le gouvernement central et ceux des provinces.
Le Jean Charest qui promettait en 1995 d'être le gardien du changement constitutionnel promis pour retenir les Québécois dans le Canada doit se satisfaire comme premier ministre du Québec au mieux d'ententes administratives à la pièce avec le gouvernement fédéral qui, par chance pour lui, est conservateur et beaucoup moins centralisateur que les gouvernements libéraux qui l'ont précédé.
Il ne peut même pas réclamer son dû trop fort pour ne pas faciliter la tâche au Parti québécois.