Négligée pendant 14 ans

Éducation - Négligée pendant 14 ans

Noémi Trépanier et sa mère Johanne, dans un corridor du cégep Édouard-Montpetit, où la jeune femme est maintenant inscrite.© Agence QMI / Sébastien Ménard

Sébastien Ménard
Journal de Montréal

Pendant 14 ans, Noémi Trépanier a eu de mauvaises notes à l'école sans que personne s'aperçoive qu'elle était dyslexique. Il a fallu que la jeune femme se rende au cégep de peine et de misère pour obtenir enfin ce diagnostic. Sa mère dénonce cette situation, qui révèle à son avis un «énorme» manque de ressources dans les écoles du Québec.

«À partir de la première année, ç'a été l'enfer, les études. On pouvait passer une heure à essayer de lui faire lire les mots, mais il fallait toujours lui dire d'arrêter de les deviner», relate la mère de Noémi, Johanne Trépanier.

Peu de temps après son entrée à l'école, à l'âge de cinq ans, la petite subit un examen visuel et auditif qui ne révèle rien d'anormal.

Ce rapport en main, personne ne juge bon d'adresser Noémi à un orthophoniste, qui aurait pu détecter sa dyslexie.

«On s'est fait dire qu'elle avait peut-être juste besoin de plus de travail que les autres, raconte sa mère. Alors, on s'est acharné, dit-elle. Je lui faisais écrire chaque mot deux fois par jour. On faisait des dictées, on chantait pour apprendre les mots.»

Parcours très difficile

Grâce à ses efforts soutenus, Noémi parvient à traverser le primaire et le secondaire. Mais le parcours est très difficile. Ses notes sont faibles et elle songe à décrocher. Pendant toutes ces années, aucun enseignant, dans les cinq écoles qu'elle fréquente à Longueuil et à Drummondville, ne perçoit chez elle des signes de dyslexie.

Le français écrit de Noémi est pourtant «hallucinant» tellement il est faible, affirme sa mère.

La jeune femme se faufile jusqu'au cégep du Vieux-Montréal, où elle s'inscrit au programme technique d'intervention en loisirs. Mais elle échoue au cours de mise à niveau en français qu'on lui a imposé, vu la faiblesse de ses notes à la fin du secondaire.

C'est alors qu'un prof suggère à Noémi d'aller consulter un orthophoniste parce qu'il soupçonne qu'elle est dyslexique.

Le verdict tombe à l'été 2009. La jeune femme souffre effectivement de «dyslexiedysorthographie, avec une prédominante dysorthographique», conclut le rapport de l'orthophoniste mandatée 14 ans après le premier jour de classe de Noémi.

Ce diagnostic change littéralement la vie de la jeune femme. Maintenant inscrite au cégep Édouard-Montpetit de Longueuil, elle bénéficie d'une aide particulière.

Pas au bout de ses peines

Ses notes sont aujourd'hui meilleures et elle espère devenir travailleuse sociale. Mais elle n'est pas au bout de ses peines.

Si Noémi et sa mère ont décidé de raconter leur histoire au Journal, c'est parce qu'un orienteur a averti la jeune femme qu'elle devra toujours justifier ses mauvaises notes du passé pour être admise à l'université. «Toute la vie, il va falloir qu'elle se justifie», déplore sa mère.

Johanne Trépanier estime que la scolarité de sa fille révèle un «énorme manque de ressources dans les écoles».

«Je ne sais pas si c'est parce que les professeurs ne sont pas tous formés à détecter la dyslexie ou si c'est parce qu'on néglige ces cas parce qu'ils font partie des handicaps non visibles, lance-t-elle, mais si j'avais su ça avant, Noémi aurait eu une éducation drôlement meilleure. Elle aurait facilement réussi ses études, car elle n'est vraiment pas paresseuse.»

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«J'ai toujours eu des notes misérables»

«Ça change tout. On ne peut plus me donner de mauvaises notes à cause de mon français.»

La vie d'étudiante de Noémi Trépanier a complètement changé lorsqu'elle a présenté son diagnostic de dyslexie au cégep Édouard-Montpetit, l'an dernier.

Plus de temps pour les examens

Dorénavant, elle bénéficie de l'aide d'un tuteur et elle a plus de temps que les autres, notamment pour faire ses examens.

«Maintenant, ça va très bien, dit-elle. J'ai plus confiance en moi quand je fais mes examens. Mais pendant toutes ces années-là, je n'ai jamais eu les notes que j'aurais dû avoir, déplore-t-elle. J'ai toujours eu des notes misérables, alors que, dans le fond, ce n'était pas de ma faute.»

Le cégep Édouard-Montpetit offre une foule de mesures d'aide aux étudiants qui, comme Noémi, ont des troubles d'apprentissage ou des troubles physiques particuliers.

«Un étudiant qui déclare son diagnostic nous offre la chance de travailler avec lui pour l'amener au même niveau que les autres», indique Jasmin Roy, adjoint à la direction aux affaires étudiantes et communautaires.

«De plus en plus, les cégeps sont en train de se structurer pour offrir ce genre de services», dit-il.

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Ce qu'elles ont dit

«Ce cas ressemble à celui de beaucoup de personnes dyslexiques. On pense encore que la dyslexie est un trouble d'apprentissage, alors que c'est une difficulté dans tout ce qui est lecture, écriture et oral. Mais le Ministère met tout le monde dans le même sac. Il y a dans les écoles un manque de ressources et un manque de connaissances. Pourtant, ça ne coûterait presque rien d'implanter un programme de dépistage en maternelle. Il y a quelque chose qui cloche quelque part.»

- Louise Brazeau Ward, présidente de l'Association canadienne de la dyslexie

«Il est possible que cette jeune fille ait eu un potentiel qui lui permettait de toujours se maintenir, [de sorte] qu'on ne s'est pas rendu compte rapidement [de sa dyslexie]. Comme nous formons des généralistes, il est possible que les gens qu'elle a côtoyés aient vu des choses, mais [...] qu'ils jugeaient que les difficultés n'étaient pas aussi graves qu'elles l'étaient en réalité. On voit aussi certains élèves qui reçoivent un diagnostic très tard. La dyslexie est un trouble différent d'un individu à l'autre.»

Nathalie Chapleau, professeure au département d'éducation et de formation spécialisées de l'UQAM

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QU'EST-CE QUE LA DYSLEXIE ?

* C'est une difficulté que certaines personnes éprouvent avec l'alphabet, la lecture, l'écriture et l'épellation.

* La dyslexie est probablement d'origine génétique et héréditaire.

* Elle se manifeste de plusieurs façons, par exemple en inversant des lettres dans un mot (b au lieu de d) ou en ayant de la difficulté à déchiffrer les syllabes d'un mot.

* Jusqu'à 23 % de la population souffrirait d'une forme de ce trouble, selon l'Association canadienne de la dyslexie.

* L'ex-président américain George W. Bush est dyslexique.


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