Espionner les grands criminels

Claude Lavallée - Espionner les grands criminels

Claude Lavallée publie ses mémoires, dans lesquelles il raconte ses aventures d'espion dans la traque aux membres les plus influents du crime organisé.Courtoisie

MARC PIGEON
Journal de Montréal

Il a connu une époque où la police était une tout autre police que celle d'aujourd'hui, alors que les claques sur la gueule, les vols et la conduite en état d'ébriété étaient banalisés. Claude Lavallée publie ses mémoires, dans lesquelles il raconte ses aventures d'espion dans la traque aux membres les plus influents du crime organisé.

C'est après un passage dans la marine et quelques années comme technicien en téléphonie chez Bell que Claude Lavallée est devenu le matricule 2891 de la SPQ, la Sûreté provinciale du Québec, à l'âge de 29 ans.

Dans son livre, «Révélations d'un espion de la SQ», qui paraît ces jours-ci aux Éditions de l'Homme, M. Lavallée raconte des événements qu'on croirait sortis tout droit d'un film d'espionnage.

Recruté pour faire partie de l'escouade des enquêtes spéciales, il mettra sur pied les premières tables d'écoute électronique.

Il raconte comment il s'est introduit en catimini dans des maisons et y a posé des micros et des caméras à des endroits les plus inusités afin d'espionner les membres de la mafia italienne ou du crime organisé... sans se faire prendre.

Cotroni, Rivard et cie

Il raconte à quelques reprises des cas où il s'en est fallu de peu pour qu'il ne soit découvert.

Il a ainsi traqué les Lucien Rivard, Vic Cotroni et compagnie en plus de nombreux autres criminels de tout acabit.

Il salue d'ailleurs les policiers qui ont fait le même genre de travail, au cours de l'opération Printemps 2001, pour coffrer la bande de Hell's Angels de Mom Boucher.

Pour y parvenir, il lui est arrivé de commettre des délits pas très catholiques. Il a même volé de l'équipement à Bell pour avoir l'air d'un véritable technicien. Il payait aussi un technicien de Bell pour avoir quelques petits passe-droits.

«On n'en parlait à nos patrons que quand l'opération était couronnée de succès», se souvient M. Lavallée.

Des policiers paranoïaques

Il affirme que les bandits respectaient les policiers de son genre :

«Ils avaient un code d'honneur, dit-il. Si on se montrait à la hauteur de leur intelligence, ils nous respectaient.»

Maintenant à la retraite et âgé de 78 ans, Claude Lavallée pose un regard sévère sur la police d'aujourd'hui, qui est à des années-lumière de celle qu'il a connue.

«Aujourd'hui, on est une gang de paranoïaques, dit-il. On a peur de tout. Les policiers d'aujourd'hui ont toujours peur.»

Il dénonce cette culture du «politically correct», dans la police et cite l'exemple du chef de police de Lévis arrêté pour ivresse au volant.

«On fait une grosse tempête avec ça, déplore-t-il. Dans le temps, on faisait juste montrer notre badge et c'était correct.»

Il publie ses souvenirs «avant que mon disque dur ne s'efface complètement ! dit-il. Il vient un temps où les choses cachées se doivent d'être révélées.»

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Extraits du livre «Révélations d'un espion de la SQ»

Un vol chez Bell

«Il fallait parfaire notre camouflage si nous voulions vraiment être crédibles dans nos rôles de techniciens de la compagnie de téléphone. Nous avons donc commencé à collectionner les accessoires utilisés dans cette compagnie. Ils étaient fabriqués par Northern Electric et vendus exclusivement à Bell. Comme il était hors de question de remplir un bon de commande sous notre véritable identité, il ne nous restait qu'une chose à faire : subtiliser les objets en question, les uns après les autres.

Notre première prise, nous l'avons faite par un beau lundi de mai 1966 dans une camionnette déverrouillée d'un garage de la compagnie, rue de la Montagne, à Montréal -garage que je connaissais très bien pour y avoir travaillé. Charles Sarrazin et moi y sommes entrés avec un véhicule banalisé de la SPQ pour en ressortir quelques minutes plus tard avec deux trousses d'installation de Bell dans notre coffre.»

Le policier-serrurier

«Quand nous devions nous introduire dans un bâtiment à l'insu des propriétaires, nous appelions à la rescousse un serrurier professionnel, avec le risque qu'il vende l'information aux bandits que l'on cherchait à arrêter. Un jour, je me suis rendu à la manufacture où l'on fabriquait les serrures Dominion Lock, boulevard Décarie, à Montréal, et j'y ai rencontré, sous ma véritable identité, le directeur de l'usine. Il avait l'air inquiet que je veuille m'adresser à lui personnellement.

Mais quand je lui ai demandé s'il pouvait me laisser travailler pour lui, le temps d'apprendre tout sur le métier -sans rémunération -, il a été enchanté. Quand je suis parti, il m'a remis deux trousses d'outils de serruriers professionnels, qu'eux seuls ont le droit de posséder légalement. De retour au bureau, je me suis exercé tous les jours à faire mon «piquage» de serrures (lock picking), y compris de celles des classeurs où se trouvaient des dossiers confidentiels que gardait mon chef dans son bureau.»

Un raid chez Lucien Rivard

«Le 16 juillet 1965, en fin d'après-midi, nous étions 53 policiers de la GRC, de la SPQ et de la Sécurité sociale -armés jusqu'aux dents et munis de gaz lacrymogènes et de chiens -, à nous déployer silencieusement autour du chalet où le célébrissime bandit [Lucien Rivard] se cachait depuis quelques jours. Un avion et trois hors-bord étaient prêts à intervenir au moindre signe. Quand nous avons débarqué, Rivard ne nous attendait manifestement pas. Il était en maillot de bain dans le salon, en compagnie de deux autres hommes, prêts à aller se rafraîchir dans la piscine -il faisait en effet très chaud ce jour-là. L'effet de surprise a joué et, en moins de deux, ils se sont retrouvés menottes aux poignets.

À leur place, j'aurais regretté de ne pas avoir eu le temps de prendre un dernier bain à l'air libre... On les a embarqués et je suis resté avec un petit groupe pour perquisitionner. Nous avons trouvé des armes, un peu de drogue et 16 000 $ (de minuscules restes du cambriolage d'un camion postal effectué plus d'un an auparavant et qui avait rapporté aux associés un million de dollars). J'ai aussi déniché une perruque noire : l'enquête révélerait plus tard que Rivard l'utilisait pour se déguiser en femme lors de ses déplacements à travers la province.»

Un magnéto caché dans le placard

«Le nom de Frank Dasti apparaissait de plus en plus souvent dans nos écoutes. Ce lieutenant de Vic Cotroni habitait dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal. J'avais réussi à installer dans le garage de son immeuble d'habitation, à l'arrière du panneau de connexion de la compagnie Bell, un poste émetteur qui nous relayait tous ses appels téléphoniques. La surveillance s'effectuait dans un véhicule banalisé parqué à quelques rues de la résidence du suspect. Quand Dasti quittait sa demeure, la voiture le suivait dans ses déplacements à travers la ville. On a assez vite établi sa routine.

Avant de se rendre au Victoria Sporting Club, sa maison de jeu clandestine déguisée en «club social», (...) Frank Dasti faisait toujours une longue halte au Barber Shop, au coin de Sainte-Catherine et Saint-Laurent (...). Nous n'avions aucun doute que des conversations importantes se déroulaient au téléphone public du lieu, où Dasti passait beaucoup de temps.

J'avais trouvé un placard tout au fond de cet immense immeuble, au rez-de-chaussée, en dessous d'un escalier qui servait à remiser des sacs à ordures (...).

J'y ai caché mon magnétophone de façon que le concierge ne le voie pas. Grâce à une rallonge électrique, également dissimulée, l'appareil démarrait dès qu'on se servait du téléphone public. Nous le mettions en marche quelques minutes avant que Dasti se présente chez le barbier. Il nous fallait ensuite aller éteindre l'appareil et récupérer la bobine après son départ. Assez fastidieux. Et il fallait que nous soyons parfaitement coordonnés pour ne pas éveiller l'attention. C'est lors de ces écoutes que nous avons découvert l'existence bien cachée de sa maîtresse canadienne-française.»


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