Une génération sacrifiée ?

Incognito à l'école - Une génération sacrifiée ?

Notre journaliste, Sébastien Ménard, a travaillé comme suppléant dans une polyvalente située en région. On le voit ici en train d’enseigner une leçon du cours d’éthique et culture religieuse© LE JOURNAL

Sébastien Ménard
Le Journal de Montréal

Dernière mise à jour: 16-02-2010 | 04h00

Des ados pas autonomes, peu cultivés et qui ne savent pas écrire en français... Plusieurs élèves qui quitteront le secondaire en juin, après avoir goûté à la fameuse «réforme de l'éducation», sont loin d'être prêts pour le cégep et obligent leurs profs à niveler par le bas, a constaté le Journal.

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En se glissant dans la peau d'un suppléant, notre journaliste a enseigné plusieurs fois à des élèves de 5e secondaire, dans une polyvalente située en région.

Dans quelques mois, ces jeunes de 16 et 17 ans seront parmi les premiers à entrer au cégep après avoir vécu la «réforme scolaire», ce changement controversé qui a laissé toute la place à l'évaluation des «compétences» au détriment des «connaissances.»

En privé, des profs de 5e secondaire avec qui le Journal a discuté ne se gênent pas pour dire qu'on a littéralement «sacrifié une génération» avec ce renouveau pédagogique, qui les force actuellement à «recoller les pots cassés.»

«Pour moi, c'est un gros problème. Les jeunes ont acquis des compétences, c'est-à-dire qu'ils sont capables d'aller sur Internet et faire des recherches sur Google, confie un prof expérimenté. Mais au niveau du contenu, c'est zéro», déplore-t-il.

«Si ce qu'on leur demande ne se trouve pas sur Google ou sur Wikipedia, oublie ça. Ils ne savent pas ce que c'est. On parle avec des profs du cégep et ils ont peur», soupire l'enseignant, alors qu'il refile à notre journaliste la matière qu'il devra enseigner.

Fautes d'orthographe

Le discours de ce prof ressemble beaucoup à celui que martèlent les syndicats d'enseignants depuis belle lurette. Malheureusement, tout ce beau monde semble avoir raison, a observé le Journal.

Dans le cours d'éthique et culture religieuse, le manque d'autonomie des jeunes est pour le moins préoccupant.

Les ados ne repartent jamais avec leurs cahiers de notes. Le prof les distribue et les ramasse au début et à la fin de chaque période, comme on le ferait à l'école primaire.

Autrement les jeunes les «oublieraient» systématiquement, explique leur enseignant. «Ça fait longtemps que j'ai compris que l'autonomie de ces jeunes-là, c'est un gros zéro», déplore-t-il.

Le cours est basé sur la discussion, ce qui représente un véritable tour de force quand les élèves ne comprennent même pas le sens des mots.

Durant une période consacrée à «l'ambivalence de l'être humain», aucun ado n'est capable de dire ce que signifie le fait d'être «ambivalent». Les jeunes ont beau fréquenter l'école depuis une douzaine d'années, l'un d'eux avoue candidement à notre journaliste n'avoir «jamais entendu» cette expression.

C'est sans compter les fautes d'orthographe à faire dresser les cheveux sur la tête que notre suppléant-reporter a observées sur des travaux - pourtant évalués - du cours «projet personnel d'orientation».

Jamais moins de 55 %

Plusieurs profs ont décidé d'abdiquer face aux lacunes évidentes de leurs élèves. Le représentant du Journal est d'ailleurs surpris de lire la mention «55 % : note plancher», dans le cahier d'un jeune.

Le prof explique qu'il n'attribue jamais une note inférieure à ses élèves, cette an-née. «Sinon, j'aurais un niveau d'échecs trop élevé», fait-il valoir.

Vu et entendu à l'école

«TU CHIALERAS À MA PROF...»

Les élèves du cours de français sont en train de quitter le local lorsque le représentant du Journal demande à un jeune de rester dans la classe quelques minutes, afin d'expliquer pourquoi il a été à ce point dissipé pendant la période.

Durant le cours, il s'était assis à la place du suppléant et s'était mis à fouiller dans ses papiers.

«Si t'es pas content, tu chialeras à ma prof et elle me chialera après», lance-t-il en quittant brusquement le local.

FOXER AVEC LA BÉNÉDICTION DE MAMAN

Le cours vient de prendre fin et les élèves se préparent à sortir de la classe, quand l'un d'eux aperçoit par la fenêtre une ado qui s'était absentée durant la période. Personne ne sait ce pour quoi elle se trouve dehors, mais il y a fort à parier qu'elle a fait l'école buissonnière. Dans la polyvalente où il a travaillé, notre journaliste a constaté de nombreuses absences pour le moins étranges, chaque après-midi. Or, ces absences sont souvent motivées par les parents, dénonce un prof. «J'ai déjà vu un élève s'amuser dehors au lieu de venir dans mon cours. Mais, au téléphone, sa mère me disait qu'elle motivait son absence», soupire-t-il.

FINIR PLUS TÔT... POUR ALLER FUMER

Il ne reste que trois minutes avant que la cloche annonçant la fin de la période retentisse. Les élèves du cours «projet personnel d'orientation» (PPO) sont agglutinés devant la porte du local et attendent

de pouvoir sortir. Une adolescente se tourne alors vers le suppléant et lui demande s'il peut lui permettre d'aller aux toilettes «tout de suite.»

«Comme ça, j'aurai du temps pour aller fumer ma cigarette», explique-t-elle, le plus sérieusement du monde...

«ATTITUDE AGRESSIVE», «REFUS DE TRAVAILLER» ET «IMPOLITESSE»

En se glissant dans la peau d'un suppléant, le représentant du Journal a eu l'occasion de surveiller la «salle d'étude », un local où les profs envoient les jeunes qui leur donnent du fil à retordre.

Selon le livre de bord des lieux, plusieurs enseignants vraisemblablement à bout de nerfs y avaient dirigé de nombreux ados dérangeants, plus tôt, le même jour.

Des jeunes y avaient été envoyés à cause de leur «attitude agressive», d'autres pour leur «refus de travailler» et d'autre encore pour «impolitesse.»

PAS VITE, LA PRISE DE NOTES

Non seulement certains élèves de 5e secondaire sont loin d'être autonomes, mais plusieurs d'entre eux sont incapables de distinguer ce qu'il est important de prendre en note de ce qui est plus accessoire. À plusieurs reprises, au cours de la période, des jeunes se plaignent du fait qu'ils n'ont pas le temps de tout noter, et ce, à quelques mois seulement de leur entrée au cégep.

«Coudonc, veux-tu qu'on les prenne les notes, ou pas?», lance une élève à l'endroit de notre suppléant-reporter.

D'autres, au contraire, poussent alors un soupir d'impatience.


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