Émile Labrie est né il y a un an avec une dette provinciale de 16 336 $ en héritage, comme tous les citoyens du Québec, et c'était avant que le ministre des Finances n'annonce hier que le déficit de la province atteindra au moins 4,7 milliards pour l'année en cours.
Le bambin ne saura pas avant plusieurs années ce que cela veut dire pour lui, ni ce que les pertes de 40 milliards de la Caisse de dépôt signifieront pour ses cotisations à son fonds de retraite. Mais son père, lui, un professeur d'économie au cégep de Saint-Jean, sait très bien ce qui attend son fils si le Québec continue à s'enfoncer dans le rouge.
«Je suis d'une nature optimiste, mais ça m'inquiète», a dit Yanick Labrie, hier soir, après avoir pris connaissance de la mise à jour économique et financière du ministre Raymond Bachand, qui survient environ six mois après le dépôt du dernier budget.
«Je ne suis pas certain qu'il voudra payer pour des dépenses dont il n'a pas profité, ajoute ce père de 32 ans, résident de Candiac.
«Il ne faut pas oublier qu'on va se retrouver avec une pénurie de main-d'oeuvre dans quelques années et je m'interroge à savoir si nos jeunes vont être intéressés à rester ici si on leur laisse cet héritage.» D'ici 2013, les Québécois devraient avoir accumulé au total 13,2 milliards $ de déficits annuels successifs, avant d'espérer un éventuel retour à l'équilibre budgétaire.
La dette du Québec, qui s'élevait à 128,793 milliards $ au début de l'exercice, sera augmentée au moins d'autant.
Solutions difficiles
Le Québec doit donc trouver cinq milliards pour espérer atteindre l'équilibre budgétaire. Ou bien il coupe dans ses dépenses, ou bien il augmente ses revenus en fouillant dans les poches des contribuables.
Il est déjà acquis que la TVQ sera augmentée d'un point, ce qui va rapporter un milliard de plus dans les coffres de l'État.
Plusieurs prévoient aussi qu'Hydro-Québec sera forcée d'augmenter d'un cent son kilowatt/ heure, ce qui représente un autre milliard et demi.
Il manque encore 2,5 milliards de dollars. Où le gouvernement le prendra-t-il?
«On ne peut plus tabler sur une reprise solide de l'économie pour les années qui viennent», soutient Claude Montmarquette, économiste, pdg du centre interuniversitaire de recherche Cirano et signataire du manifeste
Pour un Québec lucide.
La fin des illusions
«On avait une marge de manoeuvre et on l'a gaspillée, rappelle M. Montmarquette.
«C'est fini les illusions, on ne pourra plus toujours repousser nos dettes vers les générations futures.»
Au Québec, dit-il, on veut conserver tous nos services, mais l'heure des choix difficiles est arrivée.
«Les vaches sacrées, on va falloir se rendre compte qu'on ne pourra plus les conserver, dit-il.
Pour Yannick Labrie, il est aussi temps de revoir le modèle de fonctionnement de l'État pour introduire des incitations au rendement et ainsi améliorer la productivité.
«On parle souvent des hausses d'impôt, mais ce serait aussi intéressant de pouvoir parler des baisses d'impôt qui inciteraient les gens à investir et dépenser davantage, donc à générer des revenus à l'État par le biais de l'activité économique.»
* En plus de «l'héritage provincial» de 16 336 $, Émile Labrie est né avec une dette fédérale de 15 469 $ pour un total de 31 805 $.
CE QUE LE MINISTRE A DIT:
Au sujet du déficit intergénérationnel :
On le sait, le Québec a un niveau de dettes plus élevé que ses voisins, puis, quand on pense à nos enfants, quand on pense à l'équité intergénérationnelle, il faut reprendre... il faut que nos finances publiques soient en équilibre le plus rapidement possible. Et on sait qu'on a une baisse de démographie. D'ailleurs, pour la dette, pendant toute cette période, on va continuer à injecter de l'argent au Fonds des générations, je pense que c'est 4,7 milliards de dollars pendant cette période qu'on va déposer à la Caisse de dépôt pour avoir ce fonds qui va aider à baisser la dette en 2025.
Au sujet de la récession :
Ça va mieux qu'ailleurs, on souffre, oui, une tempête mondiale, sur la planète il y a un tsunami, nous autres on se fait arroser, et puis on souffre. On a perdu des emplois, mais on en a perdu moins qu'ailleurs. On a perdu 1,6 % de nos emplois, ailleurs c'est 2,5 %, c'est 3 %. Ça a un impact sur nos finances publiques, qui sont en déficit, mais je vous dirais que les finances publiques du Québec sont sous contrôle.
Au sujet de nos choix de société :
«Oui, on est en déficit. On a accepté d'être en déficit parce qu'on a choisi de maintenir le soutien à l'éducation, à l'emploi, de soutenir nos entreprises, de soutenir nos travailleurs, et, fondamentalement, pourquoi il y a un écart? Parce que les revenus de l'État sont plus bas. Fondamentalement, donc, il y a un écart de 750 millions.»
Au sujet des 5 milliards à trouver :
«Comment on va faire ça ? Comment on revient à l'équilibre budgétaire ? Je vous dirais trois éléments : contrôler nos dépenses. (...) Deuxièmement, collecter nos revenus. Ça c'est une question de justice sociale. Collecter nos revenus, ce n'est pas dire: augmenter les impôts. C'est-à-dire que les impôts qui doivent être payés, les taxes qui doivent être payées. Le travail au noir, qui ne paie pas ses impôts, ça c'est une question de justice sociale. Donc, on va intensifier notre lutte à l'évasion fiscale, à l'évitement fiscal, au travail... au travail au noir.»
CE QUE L'OPPOSITION A DIT:
Au sujet des promesses libérales :
Nicolas Marceau (PQ) : Je vous rappelle que ce gouvernement s'est fait élire en affirmant qu'il n'y aurait pas de déficit alors que là, on prévoit rien de moins que 13 milliards de dollars au cours des quatre prochaines années et ce n'est probablement pas la fin de l'histoire. Par ailleurs, ces dernières années, la technique du ministre des Finances a été de financer des initiatives du gouvernement par de l'endettement sans que les sommes en question soient inscrites aux dépenses, ce qui vient diminuer en apparence seulement la réelle impasse des finances publiques du Québec.
Au sujet du rôle de l'État:
François Bonnardel (ADQ) : On nous expose des chiffres, des belles manoeuvres de relations publiques. (...) On l'a vu dans les dépenses éhontées dans Le Journal de Québec et Le Journal de Montréal ces derniers jours, le gouvernement doit avoir le courage aujourd'hui de revoir les politiques publiques, de revoir les dépenses dans les sociétés d'État, de revoir tout le système où on dépense beaucoup alors qu'on demande aux Québécois de se serrer la ceinture lui aussi.
Au sujet de la comparaison du Québec avec l'Ontario :
Nicolas Marceau : Les comparaisons qui ont été faites quant au taux de croissance des dépenses de l'Ontario et du Québec et quant au déficit de l'Ontario et du Québec ne sont pas adéquates, ne sont pas correctes, puisqu'en Ontario et au Québec, on n'utilise pas les mêmes méthodes comptables. Les immobilisations, elles passent directement aux dépenses, par la suite au déficit et à la dette alors qu'au Québec on ne fait pas ça.
DES CHIFFRES EN ROUGE
Le Québec évalue maintenant son déficit budgétaire pour 2009-2010 à 4,7 g$, en hausse de 749 M$
Pour 2010-2011, le déficit budgétaire prévu est de 4,7 g$, en hausse de 915 M$ par rapport au dernier budget.
Le déficit anticipé, pour la période 2009-2010 à 2013-2014 sera de 13,2 milliards de dollars après la mise en oeuvre du Plan de retour à l'équilibre budgétaire.
Sur la période 2008-2009 à 2009- 2010, la croissance annuelle moyenne des dépenses sera de 4,7 %.
La croissance des dépenses est maintenue à 3,2 % 2010-2011.
BIEN MAUVAIS TIMING POUR LES SYNDICATS
Ce qui se prépare en trame de fond, ce sont les négociations dans le secteur public où les syndicats demanderont officiellement, à la fin de la semaine, rien de moins que 13,7 % d'augmentations salariales sur trois ans, alors que le Québec s'enfonce dans le rouge.
Hasard ou non, l'énoncé du ministre des Finances du Québec, hier, s'est tenu trois jours avant que le Front commun syndical des 475 000 employés de l'État demande 3,15 milliards $.
Tout un crescendo syndical était prévu jusqu'à la fin de la semaine. Un rassemblement de 5 000 syndiqués est prévu demain soir et c'est le lendemain que les demandes seront officiellement déposées.
«Dommage pour eux»
«Ce qu'ils demandent, c'est l'équivalent de 2,5 points de TVQ de plus», a illustré hier Sébastien Lavoie, économiste chez Valeurs mobilières Banque Laurentienne sur les ondes de LCN.
Les Québécois sont-ils prêts à débourser 2,5 % de plus sur tous leurs achats pour payer les augmentations de salaire demandées par les syndicats de la fonction publique ?
«Dans le secteur public, la rémunération est tout à fait avantageuse par rapport au secteur privé, surtout par les temps qui courent, commente l'économiste Claude Montmarquette. Ils ont des emplois assurés et des fonds de pension à prestation déterminée, ce qui est en voie de disparition partout dans le privé au Québec.
«Ils sont assez mal placés pour négocier. C'est dommage pour eux, mais la richesse n'est pas là.»