Des milliers d'oiseaux englués d'huile qui attendent de mourir. La plage du Grand Fleuve enfouie sous une épaisse couche visqueuse noire qui ne disparaîtra pas avant plusieurs années. Les enfants et les aînés du village, asthmatiques et exposés aux vapeurs de mazout, évacués en urgence et qui ne peuvent pas revenir. Quant à l'économie du village côtier, qui reposait sur le tourisme, elle vient d'être tuée par la marée noire. Voilà la réalité!
Toute côte frappée par un déversement, de mazout ou autres matières toxiques transportées dans les navires, subit deux malheurs: la dévastation de son environnement et la dévastation de son économie, presque toujours liée à la pêche ou au tourisme.
Deux accidents maritimes, entraînant des déversements majeurs, viennent de se produire en moins d'une semaine. Ironiquement, les deux extrêmes ont été frappés: la très verte et très préparée Californie, et la mer Noire, où des pays comme l'Ukraine et la Bulgarie ont d'autres choses à faire que de s'entraîner contre des accidents écologiques. Mais les résultats sont les mêmes: une catastrophe.
Cause des accidents : en mer Noire, une tempête exceptionnelle, peut-être liée à nos extrêmes climatiques. Et une erreur humaine, apparemment, en Californie, où pourtant tout est prévu: règlements, pilotes, surveillance par la Garde côtière qui ne laisse rien passer - ni drogue, ni immigrants, ni polluants. En Californie, on parle déjà d'enquête publique: la Coast Guard a perdu des heures cruciales avant de réagir... trop tard!
Inévitable
Et dans notre Saint-Laurent? Un accident se produira, c'est inévitable. C'est une question de temps. À la suite d'une erreur humaine ou autre, l'un des centaines de navires, auxquels s'ajouteront bientôt les méthaniers, aura un accident. Et je crois pouvoir l'affirmer: nous ne sommes pas prêts.
J'ai participé, en 1998, à une simulation en temps réel d'un déversement majeur - 10 000 tonnes de mazout sur l'eau près de l'île d'Orléans. Imaginez le scénario: du pétrole à perte de vue de Lévis à Rivière- du-Loup. Durant cet exercice des premiers 48 heures du déversement, j'ai proposé de faire de la santé des populations côtière un enjeu important. Prévoyons les effets respiratoires chez des riverains, qu'il faudra évacuer, ai-je dit. Autre scénario suggéré: des centaines de bénévoles débarquant de partout, émus devant les oies blanches noircies et voulant «aider», mais sans endroit ou se loger. Ces deux cas arrivent lors de déversements majeurs. Pourtant, les intervenants ont mal réagi. C'était la première et la dernière fois que j'étais invité à participer à une telle simulation.
Depuis des années, je me bats aussi pour implanter le Programme CORVAE, afin de former des citoyens pour en faire des premiers répondants efficaces en cas de déversement. La seule réponse que j'ai obtenue, c'est qu'il n'y aura pas d'accident chez nous...
Notre manque de préparation amplifiera les conséquences humaines, écologiques et économiques lorsque l'accident surviendra. C'est notre déni de la réalité qui en sera responsable. Cessons de nier et prévoyons la catastrophe. C'est souvent la meilleure façon de la prévenir.