Un projet de vie

Gabrielle Duchaine-Baillargeon
Le Journal de Montréal

Pour Camille Laurin, la Charte québécoise de la langue française a été plus qu'une simple loi. Il en a fait une mission personnelle, un projet de vie. «Ça lui sortait des tripes, de l'âme», raconte sa veuve, Francine Castonguay-Laurin.

Lorsque, en novembre 1976, René Lévesque a demandé à Camille Laurin, alors ministre de la Culture, de revoir la loi 22, ce dernier en a fait un devoir.

Dans un discours prononcé en 1999, quelques mois avant son décès, il a raconté avoir voulu «réparer toutes les injustices, toutes les humiliations que les gens partout au Québec avaient subies».

«Il voulait nous donner des outils pour nous affranchir, nous donner confiance pour éventuellement accéder à la souveraineté», explique Francine Castonguay-Laurin.

«Il a changé les choses et toute sa vie, il en a été très fier, ajoute-t-elle. Les gens nous arrêtaient dans la rue pour le remercier et le féliciter et ça lui faisait plaisir.»

Pas si facile

Mme Castonguay-Laurin, qui a épousé «le père de la loi 101» en 1983 mais qui le connaissait déjà en 1977, raconte que l'été de l'adoption de la Charte québécoise de la langue française avait été difficile pour son mari.

«Il a travaillé fort pour convaincre les membres du cabinet d'accepter son projet, dit-elle. Il y en a qui trouvaient qu'il allait trop loin. Même Lévesque a hésité.»

«La Charte québécoise de la langue française a été le plus grand combat de sa vie», assure-t-elle.

Francine Castonguay-Laurin rappelle également toute l'opposition des milieux anglophones qui a entouré cette période.

«Mon mari se faisait traiter d'Hitler dans les médias anglophones. Les caricatures et les éditoriaux étaient très durs envers lui, mais il a toujours gardé son calme.»

Jusqu'à la fin de sa vie, Camille Laurin a été fier de sa loi. Même les nombreux amendements et modifications qui y ont été apportés ne l'ont pas attristé.

«Il y a des morceaux de la loi qu'il savait voués à l'échec, dit Mme Castonguay- Laurin. Mais il voulait montrer que c'est Ottawa qui décidait, et pas Québec.»

Plusieurs chapeaux

Camille Laurin a porté plusieurs chapeaux au cours de sa carrière.

Médecin de formation, il a exercé la psychiatrie à l'Institut Albert-Prévost, à Montréal. Il a aussi enseigné à la faculté de médecine de l'Université de Montréal.

Élu député du PQ dans Bourget en 1970, il a été chef parlementaire au début des années 1970.

Au cours de sa carrière politique, il a assumé les tâches de ministre du Développement culturel, de ministre d'État au Développement culturel et scientifique, de ministre de l'Éducation, de vice- premier ministre et de ministre des Affaires sociales.

Il est mort d'un cancer le 11 mars 1999.

La loi 101 et ses principales modifications

La Charte québécoise de la langue française, mieux connue sous le nom de «loi 101», et ses principales modifications.

1977 loi 101: Son objectif était de faire du français la langue de l'État et de la loi, aussi bien que la langue habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires.

Elle impose l'usage exclusif du français dans l'affichage public et la publicité commerciale. Elle étend les programmes de francisation à toutes les entreprises employant cinquante personnes ou plus.

Elle restreint l'accès à l'école anglaise aux seuls enfants dont l'un des parents a reçu son enseignement primaire en anglais, au Québec.

Seule la version française des lois est officielle.

1988 loi 178: Des articles interdisant l'affichage unilingue français sont invalidés.

L'unilinguisme français dans l'affichage public et dans la publicité commerciale continue de prévaloir à l'extérieur des établissements. À l'intérieur des établissements commerciaux, l'utilisation de toute autre langue est permise sur les affiches, pourvu que le français y figure de façon prédominante.

Cette loi est adoptée grâce à la disposition de dérogation.

1993 loi 86: Elle remplace la loi 178.

L'affichage bilingue est permis, avec prédominance du français, à l'extérieur.

Certains pouvoirs de l'Office de la langue française (fondé en 1961) sont transférés au gouvernement.

«Ce qu'ils ont dit... »

«On a fait beaucoup de chemin, surtout dans les domaines de l'affichage, de l'enseignement et des services. Il y a 30 ans, c'était difficile de se faire servir en français dans le centre-ville de Montréal. Plus maintenant. Mais il y a encore des efforts à faire. Les gens sont exigeants pour la langue et c'est comme ça qu'on va la conserver. La langue française, c'est notre fierté. Elle nous a été léguée par nos ancêtres et on a le devoir de la protéger.»
- Christine St-Pierre, ministre de la Culture et des Communications

«Il fallait qu'il soit adopté, ajoute Lise Payette. Sinon, le phénomène d'anglicisation aurait été beaucoup plus rapide. Aujourd'hui, les anglophones savent que le Québec est une province francophone. Les Québécois n'auraient pas accepté qu'il n'y ait pas de loi 101.»
- Lise Payette, ministre des Consommateurs, des Coopératives et des Institutions financières sous René Lévesque

«La Charte a été très utile pour la sauvegarde de la langue, mais elle ne règle pas tout. Il y a une ambiguïté pour les immigrants, qui arrivent dans un pays bilingue mais doivent parler français. C'est la responsabilité des citoyens de ne pas se laisser aborder en anglais et de ne pas répondre dans cette langue.»
- Bernard Landry, ministre du Développement économique sous René Lévesque

«Le plan de francisation de la Charte était inédit et original il y a trente ans. Aujourd'hui, il est devenu un modèle pour plusieurs communautés linguistiques intéressées à protéger leur langue. Des progrès remarquables ont été accomplis depuis 1977, mais il reste beaucoup de travail à faire et de vigilance à exercer pour que le français soit la langue commune des communications publiques, et que son utilisation soit généralisée dans tous les secteurs d'activité au Québec.»
- Gérald Paquette, Office de la langue française


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