Le Québec manque de cadavres

Louis Mathieu Gagné -Journal de Montréal

Le Québec est aux prises avec un problème on ne peut plus délicat. Il manquerait, pour la prochaine année scolaire, plus de 100 cadavres pour former les futurs médecins!

«Actuellement, le nombre de corps reçus ne répond pas à la demande, qui augmente chaque année», affirme le Dr Jean-Baptiste Bergeron, médecin coordonnateur à l’Agence de développement de réseaux locaux de services de santé et de services de la Capitale nationale.

Selon cet organisme gouvernemental qui gère le dossier du don de corps à la science à l’échelle provinciale, 175 corps ont servi d’objet de science en 2004 (voir tableau), alors que la demande était de 254.

Pour l’année 2005, les cinq établissements d’enseignement utilisant des cadavres en demandent 328.

Campagne de publicité
Pour remédier à la situation, on envisage rien de moins qu’une campagne de publicité. «On réfléchit à une façon de promouvoir la chose. C’est important de le faire pour nos futurs médecins, mais c’est délicat à demander», indique Dr Bergeron.

On ignore le nombre exact de gens qui ont accepté de donner leur corps à la science, mais l’évaluation faite par le Journal indique qu’il serait de quelques milliers.

Si certains trouvent morbide l’idée de se faire disséquer à leur mort, d’autres y voient une utilité incontestable.

«Les gens croient que c’est important pour former les futurs médecins, ou pour faire avancer la science. D’autres le font pour rendre service à la médecine après avoir bénéficié de soins», explique Denis Borgia, responsable provincial du dossier à l’Agence.

Un taux de refus élevé
Plusieurs raisons expliquent le manque de corps destinés à la formation. Outre le manque de sensibilisation à la chose, beaucoup de corps sont inutilisables.

L’an dernier, pas moins de 230 corps n’ont pas pu être utilisés parce qu’ils étaient, en autres, trop jeunes (122), en mauvais état de conservation (34), porteurs d’une maladie infectieuse (12) ou déformés par la maladie (4).

Ces refus concernent surtout les corps non réclamés par les familles, une catégorie qui représentait l’an dernier 42 % des corps admis.

Ces corps doivent alors être embaumés, une condition qui les rend inappropriés pour l’étude. «Ce n’est pas l’idéal pour apprendre car le corps embaumé est rigide. On n’utilise pas la même force pour faire une incision ou pour palper les organes. Pour ça, ça prend des cadavres frais», dit le Dr Bergeron.

Un apprentissage sur cadavre ou sur logiciel?
Être formé en apprenant sur des cadavres ou sur des logiciels informatiques? Les experts ne s’entendent pas sur la meilleure façon d’enseigner l’anatomie aux étudiants de médecine.

Ce sont principalement pour des raisons financières – il en coûte entre 600 $ et 1 300 $ pour le transport, l’embaumement, l’entretien et la crémation d’un cadavre, sans compter le salaire des employés qui doivent les «gérer» – que certaines universités ont délaissé l’utilisation de cadavres au profit de l’informatique.

C’est le cas de l’Université de Montréal, qui choisi, en 1992, d’enseigner l’anatomie à ses étudiants de 1er cycle à l’aide de logiciels animés, colorés et tridimensionnels.

«On s’est rendu compte que les objectifs visés par le programme étaient atteignables avec cette méthode», explique le Dr Marcel Julien, directeur du programme d’enseignement en médecine.

Retour de la pendule
Le médecin est cependant conscient que ce type d’enseignement ne plaît pas à tous.

Éric Schlader est l’un de ces étudiants de première année qui aimeraient bien pouvoir apprendre sur des cadavres. «Ce qu’offre McGill est nettement supérieur. C’est plus intéressant de le voir pour de vrai. Mais je ne sais pas si c’est essentiel pour ceux qui ne vont pas en chirurgie», dit-il.

Selon le Dr Jean-Baptiste Bergeron, de l’Agence de développement de réseaux locaux de services de santé et de services de la Capitale nationale, on assiste présentement à un «retour de la pendule». «C’est nécessaire. Apprendre sur des logiciels informatiques est à mon sens insuffisant. Les futurs médecins doivent apprendre sur de la vraie matière», explique-t-il.

Essentiel ou non?
Un point de vue que partage la Dre Sandra Miller de l’Université McGill. «Je crois qu’on devrait s’inquiéter que des étudiants reçoivent leur diplôme sans s’être pratiqué ailleurs que sur un ordinateur», dit-elle.

Cette responsable du département d’anatomie affirme recevoir chaque année des dizaines de demandes d’étudiants de l’Université de Montréal, apeurés de ne pas avoir touché à un cadavre avant leur résidence, selon ses dires, qui veulent venir se perfectionner à McGill.

Que l’apprentissage sur cadavre soit essentiel ou non, il reste que la performance des étudiants de l’Université de Montréal semble leur donner raison. Selon le Dr Julien, son université s’est classée première au cours des cinq dernières années lors des examens CMC auxquels participent les 16 facultés de médecine du pays.

«Il est important de voir l’anatomie live» –Un étudiant
Après avoir aboli ses cours d’anatomie sur cadavre au profit des logiciels informatiques, l’Université de Sherbrooke a fait marche arrière au milieu des années 1990.

Pour le Dr Marcel Martin, chirurgien et professeur à cette université, le passage de l’apprentissage sur cadavre à celui sur logiciel, au nom de l’éthique et des compressions budgétaires, a été une erreur.

«On est allé complètement à droite et ça s’est fait au détriment des étudiants. Il est temps de revenir à la base», affirme-t-il.

Selon lui, seul ce type d’apprentissage permet la formation adéquate des futurs médecins. «Si on ne fait pas d’anatomie, les étudiants manquent de compétence. Il manque quelque chose dans leur CV. On doit réapprendre à utiliser l’anatomie et à lui redonner sa réelle valeur», soutient-il.

Si l’on en croit Denis Bisson, technicien au laboratoire d’anatomie, les étudiants en redemandent. «Ils savent que c’est important pour leur formation. Ils sont curieux et veulent apprendre sur du concret. Mais en ce moment, on est limité», soutient-il.

MM. Martel et Bisson souhaitent donc voir les étudiants avoir plus d’heures de cours d’anatomie sur cadavre.

Un souhait que partagent les étudiants en médecine de l’Université de Sherbrooke rencontrés par le Journal.

«Il est important de voir l’anatomie live car c’est pas mal plus complexe que sur papier», explique Mathieu Courchesne, étudiant de première année.

Un avis partagé par Fanny Martel. «Ça permet de mieux visualiser le corps humain. Je ne me sentirais pas prête à la résidence si je n’avais pas ces cours», dit-elle.

Pour Marie-Pier Dubé, une autre étudiante de première année en médecine, ça prendrait plus d’heures de cours. «Pour moi, c’est essentiel. On fait le strict minimum mais j’aimerais en faire plus.»


Vidéos

Photos