L'homme qui a tué Ben Laden parle

Témoignage

Oussama Ben Laden a péri dans un raid américain le 1er mai 2011. Photo AFP


Mathieu Rabechault

WASHINGTON - Il a vu Oussama Ben Laden rendre son dernier souffle après lui avoir logé trois balles dans la tête: le Navy Seal qui a tué le chef d'Al-Qaïda à Abbottabad (Pakistan) en mai 2011 est un père de famille de 35 ans qui se retrouve sans protection sociale après avoir quitté l'armée.

Dans un long entretien au magazine Esquire réalisé sous le couvert de l'anonymat pour préserver son devoir de réserve et la sécurité de sa famille, ce commando d'élite de la désormais fameuse Team 6 des Navy Seals, présenté comme «le tireur», raconte le raid mené en plein coeur du Pakistan mais aussi une situation personnelle surprenante.

A 35 ans, après 16 ans dans la Marine qu'il a rejointe à 19 ans à la suite d'une déception sentimentale, il se retrouve aujourd'hui sans retraite ni assurance-maladie parce qu'il n'a pas passé les 20 ans nécessaires sous les drapeaux pour bénéficier d'une protection sociale à vie. Père de famille, il vit toujours avec sa femme, dont il est pourtant séparé.

Ce vétéran aux multiples déploiements, qui a longtemps passé plus de 300 jours par an en mission et tué à lui seul une trentaine d'«ennemis combattants» selon la terminologie officielle, a quitté l'armée à l'été 2012 et est maintenant consultant, payé à la pige.

Le moment-clé de la mission d'une vie est décrit avec précision et sobriété. Quand il entre dans la chambre de Ben Laden, tout va très vite: «C'était comme un instantané d'une cible d'entraînement. C'est lui, sans aucun doute. (...) C'est automatique, la mémoire musculaire. C'est lui, boum, c'est fait».

Il est le premier à entrer dans la pièce du troisième étage de la résidence. Le chef d'al-Qaïda est dans le noir, ne voit rien, tandis que lui est équipé de lunettes de vision nocturne.

«Il y avait Ben Laden là, debout. Il avait ses mains sur les épaules d'une femme, la poussant devant, pas exactement vers moi mais dans la direction du vacarme du couloir. C'était sa plus jeune femme, Amal».

Il tire deux balles, puis une autre, dans la tête de l'homme le plus recherché au monde. «Il était mort. Il ne bougeait pas. Sa langue pendait. Je l'ai vu prendre ses dernières inspirations, juste une respiration réflexe», détaille l'opérateur, qui se dit "stupéfait" par la grande taille de Ben Laden.

Tuer Ben Laden, un ordre «implicite»

Il confirme qu'il n'était pas question de le faire prisonnier, expliquant que «tout le monde le voulait mort mais personne ne voulait dire: "Hey, vous allez tuer ce mec". C'était juste implicite».

Pour lui, la mission a commencé le 1er avril quand, avec ses collègues du «Red squadron», il est informé d'une mission à venir. «Lors du briefing le premier jour, ils nous ont en fait menti et ont été très vagues. Ils ont mentionné des câbles sous-marins et le tremblement de terre au Japon ou quelque chose du genre», rapporte-t-il.

Lui penche pour la Libye, où l'Otan est en guerre contre Mouammar Kadhafi, songeant à une mission là-bas destinée à sécuriser des armes de destruction massive.

Ce n'est que quelques jours plus tard qu'il apprendra l'objectif. Ce sera Ben Laden et le Pakistan. S'ensuivent de nombreux briefings, notamment par l'agent de la CIA, «Maya», une femme «formidable», campée par Jessica Chastain dans le film «Zero Dark Thirty», qu'il a vu et auquel il n'a trouvé que quelques défauts «mineurs».

L'équipe s'entraîne sur des répliques de la résidence en Caroline du Nord puis au Nevada avant de s'envoler pour Jalalabad, dans l'est de l'Afghanistan.

Le soir de l'opération, après 90 minutes de vol assis sur des chaises de camping à bord des hélicoptères furtifs, l'opération, "loin d'être la plus dangereuse de sa carrière", se déroule comme des centaines d'autres.

Lors du vol retour, il entend dans l'interphone: «Vous n'auriez sans doute jamais pensé qu'on vous dise ça, mais bienvenue en Afghanistan».

Comme un autre Seal, sous le pseudonyme de Mark Owen, l'avait mentionné dans son ouvrage polémique «No Easy Day», d'autres tireront ensuite sur le corps de Ben Laden étendu au sol.

Lors de l'inspection du corps une fois à Jalalabad, «on pouvait voir d'autres impacts de balles sur la poitrine et les jambes de Ben Laden», raconte «le tireur».

Au cours de la mission, lui n'aura tiré que trois balles. Il donnera son chargeur à Maya.


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