Marée humaine aux obsèques de Belaïd

Tunisie

Plusieurs dizaines de milliers de personnes assistaient aux funérailles vendredi de l'opposant tunisien Chokri Belaïd. Photo: Anis Mili / Reuters

Dernière mise à jour: 08-02-2013 | 14h30

TUNIS - Des dizaines de milliers de personnes ont assisté vendredi aux funérailles de l'opposant assassiné Chokri Belaïd en criant leur colère contre le pouvoir islamiste en Tunisie, où des heurts ont éclaté malgré un imposant dispositif policier et militaire.

Les funérailles ont pris des allures de manifestation contre le parti islamiste au pouvoir Ennahda, accusé de cet assassinat sans précédent dans les annales contemporaines tunisiennes, et de la crise sécuritaire et politique dans laquelle le pays est plongé depuis des mois.

Alors que le pays était paralysé par une grève générale à l'appel de plusieurs partis et de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT), 40 000 personnes ont assisté aux funérailles, selon le ministère de l'Intérieur, qui a fait état de 132 arrestations à Tunis et de dégâts aux bâtiments publics et locaux du parti islamiste en province.

Le corps de Chokri Belaïd a été mis en terre vers 16H00 dans le sud de Tunis, tandis que des milliers de voix criaient «Allah Akbar» (Dieu est le plus grand) avant d'entonner l'hymne national et de réciter le premier verset du Coran.

Hamma Hammami, dirigeant du Front populaire, la coalition de gauche et d'extrême-gauche à laquelle appartenait le défunt, a ensuite prononcé une oraison funèbre: «Repose en paix Chokri, nous continuerons sur ta voie», a-t-il déclaré ému, face à la foule plongée dans un silence solennel.

Ces obsèques ont été émaillées de troubles, des casseurs venus de quartiers proches du cimetière ayant incendié des voitures, agressé des civils et jeté des pierres sur la police qui a répliqué par des gaz lacrymogènes.

«Ghannouchi assassin»

Sur l'avenue Habib Bourguiba, au coeur de Tunis, les policiers ont pourchassé des dizaines de jeunes manifestants hostiles au pouvoir qui scandaient «dégage, dégage», cri de ralliement lors de la révolution de 2011 qui a renversé le régime de Zine El Abidine Ben Ali.

Tué mercredi devant son domicile à 48 ans, M. Belaïd était un farouche opposant aux islamistes. Aucune indication n'a été donnée sur les auteurs de son meurtre.

«Le peuple veut la chute du régime», «Le peuple veut une nouvelle révolution», a scandé la foule à l'entrée du cimetière d'El-Jellaz, avant de s'en prendre au chef d'Ennahda Rached Ghannouchi: «Ghannouchi assassin».

Des hélicoptères de l'armée survolaient Tunis, où des camions militaires ont été déployés avenue Bourguiba, épicentre des heurts qui ont coûté la vie à un policier ces derniers jours. Un autre policier, roué de coups dans la nuit par des manifestants à Gafsa était vendredi dans le coma.

Les militaires ont été aussi déployés devant les principales administrations à Zarzis, autre point chaud près de la frontière libyenne, et à Sidi Bouzid, berceau de la révolution de 2011.

L'appel à une journée de «grève pacifique contre la violence» lancée par l'UGTT a été largement entendu. Tous les vols ont été annulés à l'aéroport de Tunis-Carthage, le principal du pays, et dans la capitale, les rues et les rames du tramways étaient quasiment vides.

Divisions à Ennahda

Ce débrayage, le premier de cette ampleur depuis 2011, intervient dans un contexte économique et social très tendu, manifestations et conflits sociaux, souvent violents, se multipliant en raison du chômage et de la misère, deux facteurs clé de la révolution.

L'assassinat de M. Belaïd a aussi aggravé la crise politique avec l'apparition de divisions entre modérés d'Ennahda représentés par le Premier ministre Hamadi Jebali et une frange plus radicale rangée derrière M. Ghannouchi.

M. Jebali a confirmé vendredi soir sa volonté de former un gouvernement apolitique de technocrates, malgré le refus de son propre parti et les réserves de la présidence: «Je m'en tiens à ma décision de former un gouvernement de technocrates et je n'aurai pas besoin de l'aval de l'Assemblée nationale constituante» (ANC), a-t-il déclaré.

Dans la foulée, le principal groupe jihadiste tunisien, Ansar Al Charia, a appelé les islamistes à mettre fin à leurs divisions pour éviter «une guerre civile».

«Faire plus de concessions, lâcher encore du lest en ce moment crucial ne peut vous conduire qu'au suicide politique», a déclaré à l'adresse d'Ennahda son chef, Abou Iyadh, recherché par la police pour son rôle dans l'attaque de l'ambassade américaine en septembre.

Dans ce contexte de crise, les écoles françaises seront encore fermée samedi et les universités tunisiennes jusqu'à lundi.


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